đ Les Racines dâObscure-SĂšve â LâArbre venu dâAilleurs, DĂ©voreur dâĂmes
Il existe, quelque part entre les forĂȘts mouvantes de Virelia et les lisiĂšres poussiĂ©reuses du Couchant, une clairiĂšre que les cartes refusent de retenir.
Les sentiers y meurent, reviennent, sâeffacent dâune saison Ă lâautre. MĂȘme les Wyveriens â qui sentent la sĂšve comme dâautres sentent la pluie â ne prĂ©tendent jamais la retrouver deux fois.
Au centre, immobile et obstinĂ©, se dresse un arbre noir, massif, Ă©tranger, dont lâĂ©corce lisse ressemble Ă de la pierre vivante et dont les racines battent, lentement, comme un cĆur sous la terre.
Les anciens le nomment Obscure-SĂšve, car la lueur de sa sĂšve nâest pas lumiĂšre, mais imitation de lumiĂšre, comme un reflet dâune nuit qui nâa jamais connu dâĂ©toiles.
â§ Origine â LâĂtre venu dâAilleurs
Personne ne sait dâoĂč il vient. Aucun peuple ne lâa vu pousser. Aucun chanteur aelran nâentend sa note. Aucune mĂ©moire lireathi ne retrouve son Ă©cho.
Les seuls murmures sûrs disent ceci :
« Il nâest pas nĂ© dâElyndra.
Il ne chante pas.
Il imite. »
Il serait venu dâun ailleurs que mĂȘme les Primordiaux nâont jamais nommĂ©, glissĂ© dans le monde comme une Ă©pine dâombre tombĂ©e dâun ciel Ă©tranger.
Outre-mer, les dragons Sylvains affirment quâil nâa jamais existĂ© dans leurs forĂȘts sacrĂ©es : sa prĂ©sence seule les aurait offensĂ©s.
â§ La malĂ©diction des rĂȘves parfaits
Dormir sous son ombre, câest rĂȘver dâun monde irrĂ©el : un lieu clair, apaisĂ©, oĂč aucune perte nâexiste.
Mais au rĂ©veil, un fragment de lumiĂšre manque : une promesse, une joie dâenfance, un Ă©clat de volontĂ©.
Obscure-SĂšve se nourrit ainsi. Ses racines avalent les instants heureux que lâon ne sait plus nommer.
Les Lireathi le craignent, car sa faim ne laisse aucune trace dans la mer.
â§ Les fruits dâObscure-SĂšve â Les Offrandes du NĂ©ant
Dans de rares nuits moites, l'Arbre Noir fait pousser des fruits noirs, glacĂ©s au toucher, dont la surface semble reflĂ©ter tout ce que lâon regrette.
Ils nâont ni odeur, ni sĂšve. Mais ceux qui les voient disent quâils sentent⊠une promesse.
On raconte ceci :
« Quiconque goĂ»te un fruit dâObscure-SĂšve
ne vit plus pour rien dâautre. »
La premiĂšre bouchĂ©e est douce, amer-sucrĂ©e, Ă©lectrique comme un souvenir dâenfance quâon croyait perdu.
La seconde est un vertige. Un retour Ă ce rĂȘve parfait quâon avait cru inventĂ©.
La troisiÚme⊠fait disparaßtre la volonté.
Ces fruits ne nourrissent pas. Ils remplacent.
Ils ne guérissent pas. Ils accrochent.
Ils laissent dans la gorge le goût exact du fragment de lumiÚre que l'Arbre a dévoré.
Et le mortel ainsi piĂ©gĂ© ne cherche quâune chose : un autre fruit. Un autre rĂȘve. Un autre oubli.
â§ Les Porteurs dâOmbre â Les Serviteurs malgrĂ© eux
Mais l'Arbre Noir ne donne jamais deux fois. Pas gratuitement.
Car un fruit ne naßt que lorsqu'Obscure-SÚve a dévoré une lumiÚre nouvelle.
Câest pourquoi ceux qui ont goĂ»tĂ© se mettent Ă errer dans les forĂȘts, Ă Ă©couter les pas, Ă flairer les campements, Ă attendre les voyageurs isolĂ©s.
Pas par cruauté. Pas par mal. Par besoin.
Ils deviennent les Porteurs dâOmbre, ceux qui nourrissent l'Arbre pour quâil leur donne un nouveau fruit.
Certains livrent des animaux. Dâautres des Ăąmes fatiguĂ©es. Dâautres⊠des proches.
Car chaque offrande fait battre les racines plus vite, fait vibrer le tronc, fait pousser un nouveau fruit.
Une nouvelle dose de rĂȘve. Une nouvelle piĂšce de leur propre joie sacrifiĂ©e.
â§ Les fleurs du silence
Parfois, lorsque les fruits sont nombreux et les offrandes trop fraßches, l'Arbre Noir « fleurit ».
Les pĂ©tales translucides vibrent dâun murmure presque-musical, oĂč certains jurent reconnaĂźtre des rires dâenfants, des mots dâamour, ou le son dâune promesse quâils nâont jamais tenue.
Si on arrache une fleur, elle se fane en disant votre nom, comme si elle venait de vous goûter.
â§ Et les Wyveriens murmurent :
« Obscure-SÚve ne grandit pas.
Il attend.
Et chaque fruit est un pas vers quelque chose
que mĂȘme la forĂȘt ne veut pas connaĂźtre. »