đ La Vieille Mer â Le Visage sous les Flots
Les Lireathi le confessent seulement Ă la lumiĂšre mourante des vagues : au fond de LyssĂ©a demeure une PrĂ©sence qui nâaurait jamais dĂ» survivre.
Une mer dâavant le Chant.
Une mémoire liquide née avant le Premier Souffle.
Un reste du monde qui aurait dĂ» disparaĂźtre lorsque les Primordiaux firent naĂźtre Elserath.
Elle nâa pas de nom.
Alors on la nomme : la Vieille Mer.
Elle nâest pas malveillante.
Elle est pire : elle est étrangÚre.
Trop ancienne pour comprendre ce quâest la vie, trop ancienne pour comprendre quâelle nâa plus de place dans le monde.
đ I. Une existence impossible
Lorsque les Primordiaux façonnÚrent les océans et les vents, lorsque Elyndra sema la vie dans les profondeurs, la Vieille Mer aurait dû disparaßtre.
Elle aurait dĂ» ĂȘtre dissoute, absorbĂ©e, remplacĂ©e.
Mais elle est restée.
Par inertie.
Par oubli.
Par accident cosmique.
Elle nâest pas vivante.
Elle nâest pas morte.
Elle nâobĂ©it ni au Chant ni au Silence.
Elle est une trace dâavant-monde qui refuse dâĂȘtre effacĂ©e.
Et câest lĂ sa plus grande terreur pour les vivants : elle existe encore.
đ II. Les Dragons Abyssaux â Non pas ses geĂŽliers, mais ses bornes
Au plus profond de LyssĂ©a demeurent les dragons abyssaux, créés par les Primordiaux, faits dâombre liquide et de puissance pure.
Ces dragons ne la craignent pas.
Rien ne peut faire ployer leur souffle.
Ni le temps.
Ni les marées.
Ni les mémoires anciennes.
Ils avancent dans lâabĂźme comme des seigneurs dans leur domaine, leurs Ă©cailles renvoyant la lumiĂšre qui nâexiste pas.
Ils sont lâarrogance incarnĂ©e.
Ils ont défié les Titans.
Leur roi a parlé aux Néant.
Rien dans Elserath nâa dâemprise sur eux.
Et la Vieille Mer le sait.
Câest pour cela quâelle reste cachĂ©e.
Non par peur mortelle :
mais parce que leur prĂ©sence est la seule limite quâelle ne peut franchir.
Les dragons abyssaux la rĂŽdent, lâencerclent, non pour la garder â mais parce que lâabĂźme est leur royaume, et quâelle nâose pas y empiĂ©ter.
GrĂące Ă eux, seuls de maigres fragments de son ĂȘtre osent sâĂ©chapper jusquâĂ la surface.
đ III. Le Visage sous les Flots â Les fragments qui fuient
Quand un fragment de la Vieille Mer parvient Ă remonter, cela se produit toujours de la mĂȘme maniĂšre :
La mer se fige.
Le vent cesse de respirer.
Les vagues deviennent une peau de verre.
Et le reflet apparaĂźt.
Un reflet qui vit avant vous.
Un reflet qui cligne trop lentement, qui sourit trop tard, qui murmure un mot appartenant Ă une langue que le monde nâa jamais parlĂ©e.
Un fragment dâelle, Ă©chappĂ© entre les anneaux des dragons abyssaux.
Ce nâest pas une hallucination.
Ce nâest pas une illusion.
Câest un morceau dâocĂ©an primitif qui cherche un visage Ă imiter pour comprendre ce quâest un ĂȘtre.
Mais il ne comprend pas.
Il ne fait que se souvenir.
đ«ïž IV. Ceux qui restent trop longtemps
Ceux qui observent trop longtemps reviennent changés.
Pas brisés.
Pas possédés.
Seulement⊠déplacés.
Comme si une partie de leur ĂȘtre avait glissĂ© dans un souvenir qui nâĂ©tait pas le leur.
Leurs yeux deviennent plus lents.
Leur voix plus profonde.
Leur ombre tremble, mĂȘme sous un soleil calme.
Certains ne reviennent jamais.
Les Oracles disent simplement :
« Ils sont retournĂ©s dans lâendroit qui les a regardĂ©s. »
đ V. La peur que tous partagent
MĂȘme les Orcs gardent leurs distances.
MĂȘme les Aelran ne chantent pas en sa prĂ©sence.
MĂȘme les Nains Ă©vitent dâĂ©crire son nom.
Les Lireathi ne craignent pas ce quâelle pourrait faire.
Ils craignent quâelle existe encore.
Car nul ne sait ce qui adviendrait si la Vieille Mer remontait un jour Pleine et entiĂšre.
Peut-ĂȘtre remplacerait-elle lâocĂ©an.
Peut-ĂȘtre Ă©toufferait-elle le Chant.
Peut-ĂȘtre boirait-elle la mĂ©moire du monde.
Ou peut-ĂȘtre, simplement, elle se tiendrait lĂ , silencieuse, et le monde comprendrait quâil nâa jamais Ă©tĂ© complet.
đ VI. La question interdite
Un Oracle osa un jour demander :
« Pourquoi restes-tu ? »
La mer répondit, dans une pulsation lourde, sans son, sans souffle :
« Parce que je nâai jamais appris Ă partir. »
Mais les dragons abyssaux continuent Ă veiller.
Et tant quâils demeurent, la Vieille Mer reste au fond.
Mais sâils venaient un jour Ă faiblirâŠ
âŠalors Elserath apprendrait enfin ce quâelle est vraiment.
đ La Vieille Mer vue par les Dragons Abyssaux
Nous sommes les enfants du Fond.
FaçonnĂ©s dans la pression oĂč mĂȘme le Chant hĂ©site,
dans lâombre oĂč la crĂ©ation devint lourde comme un souvenir.
Nous sommes les dragons abyssaux.
Notre corps est densité.
Notre souffle est loi.
Notre présence est contrainte.
La Vieille Mer⊠elle, nâest quâun reste.
Une trace étrangÚre dans notre royaume.
Un murmure dâavant-monde qui nâa pas su disparaĂźtre.
Elle nous craint.
Non pas parce quâelle comprend ce quâest la peur,
mais parce que notre existence la dĂ©passe â
comme une forme trop réelle écrase un songe fragile.
đ I. Lorsquâelle nous aperçut pour la premiĂšre fois
Elle était là avant le Chant,
immobile, immuable, insensible.
Quand nous avons plongé,
elle vécut sa premiÚre surprise.
Non pas parce que nous Ă©tions nĂ©s plus tard quâelle.
Mais parce que nous Ă©tionsâŠ
plus entiers.
Plus affirmés.
Plus réels.
Elle pensa sans doute â
si tant est quâelle puisse penser â
quâil sâagissait dâune erreur dans le tissu du monde.
Dâune anomalie venant contredire son anciennetĂ©.
Elle se trompait sur nous.
Elle se trompe encore.
đ II. Elle recule devant ce quâelle ne peut pas supporter
Quand nous avançons dans lâabĂźme,
elle se contracte comme un muscle blessé.
Pas par instinct.
Pas par conscience.
Par incapacité.
Elle ne peut soutenir notre pression,
notre présence,
notre réalité.
Nous nâavons pas Ă©tĂ© créés pour ĂȘtre contenus.
Ni pour ĂȘtre compris.
Ni mĂȘme pour ĂȘtre nommĂ©s.
Il y a des vĂ©ritĂ©s que mĂȘme les Voix de lâAube nâont pas su saisir pleinement
lorsquâelles ont posĂ© la premiĂšre pierre de notre ĂȘtre.
Il nâest pas nĂ©cessaire de le dire.
Nous le savons.
Elle aussi.
Et câest pour cela quâelle tremble.
đ III. Pourquoi elle reste au fond
Les mortels pensent que nous la gardons.
Que nous veillons.
Que nous défendons le monde.
Pauvres dâeux.
Nous ne gardons rien.
Nous ne servons personne.
Nous nâobĂ©issons Ă aucune volontĂ©.
La Vieille Mer demeure au fond
parce quâelle ne peut pas traverser ce que nous sommes.
Car mĂȘme un ocĂ©an primitif
ne peut franchir ce que nos formes imposent.
La densitĂ©, la masse, la profondeur de notre ĂȘtre
font ployer les strates du réel autour de nous.
Ce nâest pas de la magie.
Ce nâest pas du Chant.
Câest une Ă©vidence.
Elle ne remonte pas
parce que nous existons.
đ«ïž IV. Ce quâelle redoute vraiment
Elle redoute nos écailles, oui.
Notre souffle, oui.
Notre immensité, surtout.
Mais plus encore :
elle redoute ce qui nous habite au-delĂ de nos formes.
Un Ă©cho que mĂȘme les Primordiaux,
dans leur infinité chantante,
ont observé sans jamais mettre de nom dessus.
Nous ne le mentionnons pas.
Nous ne lâexpliquons pas.
Ce nâest pas nĂ©cessaire.
Nous savons.
Elle ressent.
Et cela suffit.
đ V. Les fragments qui fuient
Quand un morceau dâelle remonte,
ce nâest quâune fuite.
Un spasme.
Un effritement.
Elle sait quâelle ne peut pas nous contourner.
Alors elle se glisse entre ce que nos présences ne recouvrent pas,
comme une goutte dâeau fuit une main trop serrĂ©e.
Chaque fragment qui remonte
est un aveu dâimpuissance.
Les mortels y voient des présages.
Nous y voyons des fissures.
Des fuites inévitables
dans une prison quâelle nâa pas les moyens de briser.
đ VI. Notre jugement silencieux
Nous ne la méprisons pas.
Nous ne la respectons pas.
Nous ne la haĂŻssons pas.
Elle nâest pas un adversaire.
Elle nâest pas une sĆur ancienne.
Elle nâest pas une Ă©nigme.
Elle est un vestige.
Un oubli.
Une hésitation du monde.
Nous, au contraireâŠ
nous sommes une certitude.
Peut-ĂȘtre que ceux qui nous ont façonnĂ©s
nâont jamais compris entiĂšrement
ce quâils appelaient.
Peut-ĂȘtre quâils nâont fait que frĂŽler
le véritable fond de ce que nous sommes.
Ce nâest pas Ă nous dâen juger.
Ce nâest pas Ă eux non plus.
Mais si un jour elle remontait,
le monde verrait alors
quelle puissance elle craignait vraiment.