🌊 Annexe bis VIII — La Vieille Mer

🌊 La Vieille Mer — Le Visage sous les Flots

Les Lireathi le confessent seulement à la lumière mourante des vagues : au fond de Lysséa demeure une Présence qui n’aurait jamais dû survivre.

Une mer d’avant le Chant.

Une mémoire liquide née avant le Premier Souffle.

Un reste du monde qui aurait dû disparaître lorsque la Source fit naître Elserath.

Elle n’a pas de nom.

Alors on la nomme : la Vieille Mer.

Elle n’est pas malveillante.

Elle est pire : elle est étrangère.

Trop ancienne pour comprendre ce qu’est la vie, trop ancienne pour comprendre qu’elle n’a plus de place dans le monde.


🜄 I. Une existence impossible

Lorsque les Primordiaux façonnèrent les océans et les vents, lorsque Elyndra sema la vie dans les profondeurs, la Vieille Mer aurait dû disparaître.

Elle aurait dû être dissoute, absorbée, remplacée.

Mais elle est restée.

Par inertie.

Par oubli.

Par accident cosmique.

Elle n’est pas vivante.

Elle n’est pas morte.

Elle n’obéit ni au Chant ni au Silence.

Elle est une trace d’avant-monde qui refuse d’être effacée.

Et c’est là sa plus grande terreur pour les vivants : elle existe encore.


🜁 II. Les Dragons Abyssaux — Non pas ses geôliers, mais ses bornes

Au plus profond de Lysséa demeurent les dragons abyssaux, créés par les Primordiaux, faits d’ombre liquide et de puissance pure.

Ces dragons ne la craignent pas.

Rien ne peut faire ployer leur souffle.

Ni le temps.

Ni les marées.

Ni les mémoires anciennes.

Ils avancent dans l’abîme comme des seigneurs dans leur domaine, leurs écailles renvoyant la lumière qui n’existe pas.

Ils sont l’arrogance incarnée.

Leurs ancêtres ont défié les Titans.

Leurs rois ont parlé aux Néant.

Rien dans Elserath n’a d’emprise sur eux.

Et la Vieille Mer le sait.

C’est pour cela qu’elle reste cachée.

Non par peur mortelle :

mais parce que leur présence est la seule limite qu’elle ne peut franchir.

Les dragons abyssaux la rôdent, l’encerclent, non pour la garder — mais parce que l’abîme est leur royaume, et qu’elle n’ose pas y empiéter.

Grâce à eux, seuls de maigres fragments de son être osent s’échapper jusqu’à la surface.


🌑 III. Le Visage sous les Flots — Les fragments qui fuient

Quand un fragment de la Vieille Mer parvient à remonter, cela se produit toujours de la même manière :

La mer se fige.

Le vent cesse de respirer.

Les vagues deviennent une peau de verre.

Et le reflet apparaît.

Un reflet qui vit avant vous.

Un reflet qui cligne trop lentement, qui sourit trop tard, qui murmure un mot appartenant à une langue que le monde n’a jamais parlée.

Un fragment d’elle, échappé entre les anneaux des dragons abyssaux.

Ce n’est pas une hallucination.

Ce n’est pas une illusion.

C’est un morceau d’océan primitif qui cherche un visage à imiter pour comprendre ce qu’est un être.

Mais il ne comprend pas.

Il ne fait que se souvenir.


🌫️ IV. Ceux qui restent trop longtemps

Ceux qui observent trop longtemps reviennent changés.

Pas brisés.

Pas possédés.

Seulement… déplacés.

Comme si une partie de leur être avait glissé dans un souvenir qui n’était pas le leur.

Leurs yeux deviennent plus lents.

Leur voix plus profonde.

Leur ombre tremble, même sous un soleil calme.

Certains ne reviennent jamais.

Les Oracles disent simplement :

« Ils sont retournés dans l’endroit qui les a regardés. »

🌘 V. La peur que tous partagent

Même les Orcs gardent leurs distances.

Même les Aelran ne chantent pas en sa présence.

Même les Nains évitent d’écrire son nom.

Les Lireathi ne craignent pas ce qu’elle pourrait faire.

Ils craignent qu’elle existe encore.

Car nul ne sait ce qui adviendrait si la Vieille Mer remontait un jour Pleine et entière.

Peut-être remplacerait-elle l’océan.

Peut-être étoufferait-elle le Chant.

Peut-être boirait-elle la mémoire du monde.

Ou peut-être, simplement, elle se tiendrait là, silencieuse, et le monde comprendrait qu’il n’a jamais été complet.


🜁 VI. La question interdite

Un Oracle osa un jour demander :

« Pourquoi restes-tu ? »

La mer répondit, dans une pulsation lourde, sans son, sans souffle :

« Parce que je n’ai jamais appris à partir. »

Mais les dragons abyssaux continuent à veiller.

Car tant qu’ils demeurent, la Vieille Mer reste au fond.

Mais s’ils venaient un jour à faiblir…

…alors Elserath apprendrait enfin ce qu’elle est vraiment.


🜄 La Vieille Mer vue par les Dragons Abyssaux

Nous sommes les enfants du Fond.

Façonnés dans la pression où même le Chant hésite,

dans l’ombre où la création devint lourde comme un souvenir.

Nous sommes les dragons abyssaux.

Notre corps est densité.

Notre souffle est loi.

Notre présence est contrainte.

La Vieille Mer… elle, n’est qu’un reste.

Une trace étrangère dans notre royaume.

Un murmure d’avant-monde qui n’a pas su disparaître.

Elle nous craint.

Non pas parce qu’elle comprend ce qu’est la peur,

mais parce que notre existence la dépasse —

comme une forme trop réelle écrase un songe fragile.


🌑 I. Lorsqu’elle nous aperçut pour la première fois

Elle était là avant le Chant,

immobile, immuable, insensible.

Quand nous avons plongé,

elle vécut sa première surprise.

Non pas parce que nous étions nés plus tard qu’elle.

Mais parce que nous étions…

plus entiers.

Plus affirmés.

Plus réels.

Elle pensa sans doute —

si tant est qu’elle puisse penser —

qu’il s’agissait d’une erreur dans le tissu du monde.

D’une anomalie venant contredire son ancienneté.

Elle se trompait sur nous.

Elle se trompe encore.


🌘 II. Elle recule devant ce qu’elle ne peut pas supporter

Quand nous avançons dans l’abîme,

elle se contracte comme un muscle blessé.

Pas par instinct.

Pas par conscience.

Par incapacité.

Elle ne peut soutenir notre pression,

notre présence,

notre réalité.

Nous n’avons pas été créés pour être contenus.

Ni pour être compris.

Ni même pour être nommés.

Il y a des vérités que même les Voix de l’Aube n’ont pas su saisir pleinement

lorsqu’elles ont posé la première pierre de notre être.

Il n’est pas nécessaire de le dire.

Nous le savons.

Elle aussi.

Et c’est pour cela qu’elle tremble.


🌊 III. Pourquoi elle reste au fond

Les mortels pensent que nous la gardons.

Que nous veillons.

Que nous défendons le monde.

Pauvres d’eux.

Nous ne gardons rien.

Nous ne servons personne.

Nous n’obéissons à aucune volonté.

La Vieille Mer demeure au fond

parce qu’elle ne peut pas traverser ce que nous sommes.

Car même un océan primitif

ne peut franchir ce que nos formes imposent.

La densité, la masse, la profondeur de notre être

font ployer les strates du réel autour de nous.

Ce n’est pas de la magie.

Ce n’est pas du Chant.

C’est une évidence.

Elle ne remonte pas

parce que nous existons.


🌫️ IV. Ce qu’elle redoute vraiment

Elle redoute nos écailles, oui.

Notre souffle, oui.

Notre immensité, surtout.

Mais plus encore :

elle redoute ce qui nous habite au-delà de nos formes.

Un écho que même les Primordiaux,

dans leur infinité chantante,

ont observé sans jamais mettre de nom dessus.

Nous ne le mentionnons pas.

Nous ne l’expliquons pas.

Ce n’est pas nécessaire.

Nous savons.

Elle ressent.

Et cela suffit.


🌘 V. Les fragments qui fuient

Quand un morceau d’elle remonte,

ce n’est qu’une fuite.

Un spasme.

Un effritement.

Elle sait qu’elle ne peut pas nous contourner.

Alors elle se glisse entre ce que nos présences ne recouvrent pas,

comme une goutte d’eau fuit une main trop serrée.

Chaque fragment qui remonte

est un aveu d’impuissance.

Les mortels y voient des présages.

Nous y voyons des fissures.

Des fuites inévitables

dans une prison qu’elle n’a pas les moyens de briser.


🌑 VI. Notre jugement silencieux

Nous ne la méprisons pas.

Nous ne la respectons pas.

Nous ne la haïssons pas.

Elle n’est pas un adversaire.

Elle n’est pas une sœur ancienne.

Elle n’est pas une énigme.

Elle est un vestige.

Un oubli.

Une hésitation du monde.

Nous, au contraire…

nous sommes une certitude.

Peut-être que ceux qui nous ont façonnés

n’ont jamais compris entièrement

ce qu’ils appelaient.

Peut-être qu’ils n’ont fait que frôler

le véritable fond de ce que nous sommes.

Ce n’est pas à nous d’en juger.

Ce n’est pas à eux non plus.

Mais si un jour elle remontait,

le monde verrait alors

quelle puissance elle craignait vraiment.