1. âïž Les CouronnĂ©s du Grand Nord
Aux confins septentrionaux dâElserath, lĂ oĂč les terres cessent peu Ă peu de porter des noms et oĂč le froid semble avoir prĂ©cĂ©dĂ© jusquâau souvenir des saisons, vivent les Pingouins dâAurĂ©lis.
Nul ne sait vĂ©ritablement dâoĂč ils viennent.
Certaines traditions affirment quâils furent parmi les premiĂšres crĂ©atures rĂȘvĂ©es par Elyndra lorsque la vie commença Ă parcourir Elserath. Dâautres soutiennent quâils existaient dĂ©jĂ lorsquâelle posa son regard sur le Nord, nĂ©s spontanĂ©ment de la rencontre entre la glace, la nuit et les premiĂšres lumiĂšres du ciel.
Aucune thĂ©orie nâa jamais pu ĂȘtre dĂ©montrĂ©e.
Une certitude demeure cependant : les Pingouins dâAurĂ©lis sont anciens.
TrĂšs anciens.
Les plus vieilles gravures retrouvĂ©es sous les glaces les reprĂ©sentent dĂ©jĂ tels quâils sont aujourdâhui, dressĂ©s sous les aurores, leurs Ă©tranges couronnes tournĂ©es vers le ciel.
Ils sont connus dans presque tout Elserath sous un autre nom :
les Gardiens des Aurores chantantes.
2. đ§ Une allure impossible Ă confondre
De loin, leur silhouette pourrait rappeler celle dâun grand manchot empereur.
Le corps est massif et fuselĂ©, le dos et les nageoires sont couverts dâun plumage extrĂȘmement dense, dâun noir profond qui prend sous certaines lumiĂšres des reflets bleu nuit. Le ventre est beaucoup plus clair, dâun blanc froid lĂ©gĂšrement ivoirin, tandis que le cou et les cĂŽtĂ©s de la tĂȘte portent des nuances jaunes ou dorĂ©es.
Les adultes se tiennent naturellement trÚs droits, la poitrine large et le cou légÚrement allongé.
Cette dignitĂ© apparente rĂ©siste toutefois assez mal au moment oĂč ils commencent Ă marcher.
Sur la terre ferme ou la glace irrĂ©guliĂšre, leur dĂ©placement est profondĂ©ment chaloupĂ©. Ils oscillent dâun cĂŽtĂ© puis de lâautre, avancent par petits pas rapides et doivent parfois Ă©carter lĂ©gĂšrement leurs nageoires pour retrouver leur Ă©quilibre.
3. đ La Triple Couronne
Le trait le plus immĂ©diatement reconnaissable des Pingouins dâAurĂ©lis se trouve au sommet de leur tĂȘte.
Trois excroissances rigides sâĂ©lĂšvent verticalement au-dessus de leur crĂąne.
La pointe centrale est généralement la plus haute, tandis que les deux pointes latérales sont légÚrement plus courtes.
De loin, elles pourraient ĂȘtre prises pour trois cornes.
De prĂšs, leur organisation est trop rĂ©guliĂšre pour que lâimpression persiste : elles Ă©voquent davantage un diadĂšme façonnĂ© directement par la nature.
Leur matiĂšre exacte demeure difficile Ă classifier. Elles sont dures, lĂ©gĂšrement plus chaudes que le plumage environnant et semblent croĂźtre lentement tout au long de la vie de lâindividu.
Chez les jeunes, la couronne est petite, relativement fine et souvent dâun jaune terne.
Avec lâĂąge, les pointes sâallongent, leur base sâĂ©paissit et lâensemble devient progressivement plus imposant.
Certains individus possĂšdent naturellement une couronne beaucoup plus massive que celle de leurs semblables. Chez dâautres, les pointes sont particuliĂšrement longues ou aiguĂ«s. Leur couleur varie Ă©galement Ă©normĂ©ment, depuis un jaune presque mat jusquâĂ un dorĂ© profond capable de capter la lumiĂšre Ă grande distance.
Ces différences déterminent une partie essentielle de leur organisation sociale.
Plus une couronne est massive, pointue et dorée, plus son porteur occupe un rang élevé.
Un individu Ă la triple couronne large et Ă©clatante peut faire sâĂ©carter spontanĂ©ment toute une colonie sur son passage.
Ă lâinverse, mĂȘme un Pingouin ĂągĂ© dont la couronne demeure modeste occupera rarement les premiĂšres places lors des rassemblements.
Les peuples dâElserath ont proposĂ© dâinnombrables explications Ă cette structure.
Organe sensoriel.
Récepteur du Chant.
Instrument de communication.
Vestige dâun lien ancien avec une puissance oubliĂ©e.
Toutes ces hypothÚses ont été défendues.
Aucune nâa pu ĂȘtre dĂ©montrĂ©e.
Les tentatives dâĂ©tude magique donnent des rĂ©sultats contradictoires et les couronnes ne semblent ni Ă©mettre ni absorber une quantitĂ© de Chant suffisante pour expliquer leur importance.
Les Pingouins eux-mĂȘmes, lorsquâon tente de comprendre la question par lâobservation de leur langage, ne semblent jamais offrir de rĂ©ponse intelligible.
Ainsi, aprÚs des millénaires passés à les cÎtoyer, personne ne sait réellement à quoi sert leur couronne.
4. âš Un ciel derriĂšre les yeux
Ă distance, les yeux dâun Pingouin dâAurĂ©lis paraissent entiĂšrement noirs.
Il faut sâen approcher pour dĂ©couvrir que cette premiĂšre impression est fausse.
Dans la profondeur de leurs yeux apparaissent alors dâinnombrables points minuscules de lumiĂšre.
Des centaines.
Peut-ĂȘtre des milliers.
Certains sont presque imperceptibles. Dâautres brillent suffisamment pour ĂȘtre distinguĂ©s individuellement. Ils ne semblent jamais exactement disposĂ©s de la mĂȘme maniĂšre dâun individu Ă lâautre.
Lâeffet rappelle un ciel nocturne rempli dâĂ©toiles.
Une vieille tradition veut que ce soit dans leurs yeux que demeure encore la larme versĂ©e par Elyndra lorsquâelle quitta le monde.
5. đ Les Aurores chantantes
Les Pingouins dâAurĂ©lis vivent principalement dans les rĂ©gions oĂč apparaissent les Aurores borĂ©ales chantantes.
Leur passage produit dans lâair, dans la glace et parfois directement dans le Chant une succession de vibrations extrĂȘmement faibles. La plupart des mortels ne perçoivent qu'une Ă©trange musique lointaine ou un frĂ©missement impossible Ă localiser.
Les Pingouins, eux, semblent les entendre parfaitement.
Lorsque les premiĂšres lumiĂšres apparaissent, ils commencent Ă se rassembler.
Les individus aux couronnes les plus importantes occupent généralement les points centraux ou les plus élevés.
Puis vient le chant.
Leur voix naturelle est claire et cristalline, mais un chĆur complet produit quelque chose de beaucoup plus vaste.
Des sons graves traversent la glace.
Des notes aiguës semblent répondre directement au ciel.
Des vibrations trop faibles pour ĂȘtre vĂ©ritablement entendues sont ressenties dans la poitrine.
Et parfois, les lumiĂšres des aurores semblent changer exactement au moment oĂč les Pingouins modifient leur chant.
Les savants débattent encore de la question.
Les Pingouins interprĂštent-ils lâaurore ?
La reproduisent-ils ?
Communiquent-ils avec elle ?
Ou les deux phĂ©nomĂšnes ne sont-ils que deux expressions dâune mĂȘme chose ?
Aucune rĂ©ponse nâa jamais fait consensus.
6. đ Une sociĂ©tĂ© de couronnes
Les Pingouins dâAurĂ©lis vivent en colonies parfois gigantesques.
Le rang y est immédiatement visible à la couronne.
Les individus dont la triple pointe est la plus massive, aiguĂ« et dorĂ©e jouissent dâune autoritĂ© manifeste.
Ils ouvrent les déplacements.
Choisissent certaines positions lors des chants.
DĂ©cident du moment oĂč une colonie quitte une zone devenue dangereuse.
Sâinterposent lors de conflits.
Et leur simple présence suffit généralement à faire cesser les disputes entre individus de rang inférieur.
Personne ne sait sâils reconnaissent la couronne comme symbole du rangâŠ
âŠou si la couronne nâest que la manifestation visible dâune qualitĂ© quâeux seuls savent percevoir.
7. đ Vie quotidienne
Hors des grands rassemblements, les Pingouins dâAurĂ©lis passent une grande partie de leur existence entre la banquise, les cĂŽtes gelĂ©es et les eaux du Nord.
Sur terre, leur maladresse relative est évidente.
Dans lâeau, elle disparaĂźt entiĂšrement.
Ils deviennent rapides, précis et extraordinairement agiles. Leur corps massif semble soudain parfaitement adapté à chaque mouvement, et certains ont été observés parcourant de trÚs longues distances sous la glace avant de refaire surface.
Ils vivent principalement de poissons, de petits animaux marins et dâorganismes prĂ©sents sous les banquises.
La nourriture paraĂźt toutefois jouer chez eux un rĂŽle social important : lorsquâun individu revient avec une prise abondante, il est frĂ©quent quâune partie en soit distribuĂ©e autour de lui, particuliĂšrement aux jeunes et aux membres affaiblis du groupe.
Mais leur adaptation la plus remarquable au territoire dâAurĂ©lis ne concerne ni leur nage, ni leur plumage.
Ils semblent ĂȘtre totalement insensibles au froid.
Aucun comportement thermorĂ©gulateur certain nâa jamais Ă©tĂ© observĂ© chez eux.
Ils ne semblent pas davantage souffrir des vents capables de geler la chair exposĂ©e en quelques instants que dâune journĂ©e ordinaire sur la banquise.
Ils peuvent dormir directement sur la glace, demeurer immobiles pendant des heures sous une tempĂȘte ou plonger dans des eaux dont le froid tuerait rapidement la plupart des crĂ©atures connues sans manifester le moindre inconfort.
Lorsquâils se regroupent Ă©troitement, ce comportement semble dâailleurs rĂ©pondre Ă des nĂ©cessitĂ©s sociales, rituelles ou communicatives plutĂŽt quâĂ un besoin de conserver leur chaleur.
Les naturalistes ont longtemps cherché une explication dans leur plumage, leur circulation sanguine ou leur métabolisme.
Aucune ne suffit.
Le froid ne paraĂźt simplement pas constituer, pour eux, une contrainte biologique.
Comme si leur corps ignorait quâil devrait en souffrir.
8. đŁ Naissance et croissance
Les jeunes Pingouins dâAurĂ©lis naissent couverts dâun duvet Ă©pais aux couleurs beaucoup plus ternes que celles des adultes.
Leur couronne nâest alors reprĂ©sentĂ©e que par trois petites protubĂ©rances jaunes Ă peine visibles.
Celles-ci commencent à croßtre durant les premiÚres années.
La couleur du plumage sâassombrit progressivement, le ventre devient plus clair et les nuances jaunes du cou apparaissent.
La couronne continue ensuite à évoluer pendant toute la vie.
On ignore leur espérance de vie maximale.
Certains individus reconnaissables sur des représentations anciennes semblent avoir été observés plusieurs générations humaines plus tard.
La possibilitĂ© dâune longĂ©vitĂ© exceptionnellement importante est donc rĂ©guliĂšrement Ă©voquĂ©e.
Elle nâa jamais Ă©tĂ© prouvĂ©e.
9. đ Ceux que rien nâattaque
Les Pingouins dâAurĂ©lis ne sont domestiquĂ©s par aucun peuple.
Ils ne sont pas davantage chassés.
Mais cette affirmation, répétée pendant des siÚcles dans les récits de voyageurs, dissimule quelque chose de beaucoup plus étrange.
Dans toute lâhistoire connue dâElserath, aucun ĂȘtre nâa jamais attaquĂ© un Pingouin dâAurĂ©lis.
Aucun prĂ©dateur connu nâa jamais Ă©tĂ© observĂ© tentant dâen dĂ©vorer un.
Aucune crĂ©ature territoriale nâa jamais chargĂ© un Pingouin ayant pĂ©nĂ©trĂ© dans son domaine.
Aucun animal acculĂ© nâen a jamais choisi un pour cible.
MĂȘme les archives les plus anciennes, les rĂ©cits de famine, les pĂ©riodes de guerre, les migrations dĂ©sespĂ©rĂ©es et les tĂ©moignages provenant de rĂ©gions oĂč les Pingouins nâĂ©taient associĂ©s Ă aucune tradition sacrĂ©e ne contiennent aucune exception.
Pendant longtemps, ce phĂ©nomĂšne fut expliquĂ© par le respect quâils inspirent.
Puis par la superstition.
Puis par leur relation avec le Roi des Glaces.
Puis par une crainte instinctive dont les autres espĂšces seraient incapables dâidentifier lâorigine.
Ces explications ne satisfont plus personne.
Le problÚme est mathématique autant que culturel.
Elserath a connu des milliards dâĂȘtres conscients.
Des guerres.
Des famines.
Des criminels.
Des tyrans.
Des enfants cruels.
Des inconscients.
Des individus ignorant jusquâĂ lâexistence dâAurĂ©lis et de ses traditions.
Statistiquement, il devrait exister au moins un rĂ©cit dans lequel quelquâun aurait tentĂ© de tuer, capturer, blesser ou simplement frapper un Pingouin.
Il nâen existe aucun.
Les spĂ©cialistes dĂ©signent donc parfois cette absence totale dâagression comme lâun des phĂ©nomĂšnes inexpliquĂ©s les plus anciens dâElserath.
Les théories sont nombreuses.
đŒ Une impossibilitĂ© inscrite dans le Chant
Quelque chose, au sein du Chant du monde, rendrait simplement impossible lâacte consistant Ă sâen prendre volontairement Ă un Pingouin dâAurĂ©lis.
đ Le Chant des Pingouins
Dâautres supposent que les chĆurs des Gardiens produisent un effet beaucoup plus vaste quâon ne le pense.
Peut-ĂȘtre existe-t-il dans leurs vibrations une composante permanente, inaudible et imperceptible, qui retire aux autres ĂȘtres la possibilitĂ© mĂȘme de les considĂ©rer comme des proies ou des ennemis.
Cela expliquerait pourquoi les bĂȘtes sauvages sont affectĂ©es aussi sĂ»rement que les peuples conscients.
đ La Triple Couronne
Certains chercheurs pensent que la couronne pourrait ĂȘtre responsable du phĂ©nomĂšne.
Quâelle pourrait agir selon un mĂ©canisme dont les peuples dâElserath ne possĂšdent pas encore les connaissances nĂ©cessaires pour le comprendre.
⚠Une force extérieure
La derniÚre hypothÚse est aussi celle que les savants évoquent généralement avec le plus de prudence.
Et si les Pingouins ne faisaient rien ?
Et si leur inviolabilité ne venait ni de leur corps, ni de leur couronne, ni de leur Chant ?
Certaines traditions suggĂšrent quâune puissance extĂ©rieure pourrait intervenir.
Une force suffisamment fondamentale pour agir sur lâintention, la causalitĂ© ou les possibilitĂ©s elles-mĂȘmes.
Si cette hypothÚse était exacte, la question ne serait plus :
« Pourquoi personne nâattaque les Pingouins dâAurĂ©lis ? »
Mais :
« Quâest-ce qui veille sur eux ? »
Aucun Primordial connu nâa jamais revendiquĂ© cette protection.
Le Roi des Glaces lui-mĂȘme, pourtant leur protecteur dĂ©clarĂ©, ne semble pas en ĂȘtre lâorigine : les plus anciens tĂ©moignages du phĂ©nomĂšne paraissent antĂ©rieurs Ă son arrivĂ©e parmi eux.
Les Pingouins, naturellement, nâoffrent aucune rĂ©ponse.
Ils continuent de marcher avec leur démarche maladroite.
De glisser sur la glace.
De se chamailler.
De lever leurs yeux remplis dâĂ©toiles vers ceux qui les observent.
Et partout oĂč ils passent, depuis aussi longtemps quâexistent les archives dâElserath, personne ne leur fait de mal.