I â La Chair MarquĂ©e par les Titans
Tharok Ă©tait un colosse mĂȘme parmi les Orcs.
Il mesurait prĂšs de 2,50 mĂštres, pour un poids avoisinant les 290 kilogrammes : une masse dense, compacte, façonnĂ©e par le combat et le Serment. Sa carrure Ă©voquait moins un guerrier quâun pilier â large dâĂ©paules, trapu sans lourdeur, chaque muscle semblant forgĂ© pour soutenir une charge que dâautres nâauraient pu seulement concevoir.
Sa peau portait les stigmates des Titans : de sombres veines minĂ©rales affleurant sous lâĂ©piderme, traces fossilisĂ©es de la souffrance originelle dont les Orcs sont issus. Ces marques nâĂ©taient ni peintes ni gravĂ©es ; elles pulsaient lentement, surtout lorsque lâOrmahâDur grondait dans lâair, comme si la pierre elle-mĂȘme respirait sous sa chair.
Son visage Ă©tait sĂ©vĂšre, taillĂ© Ă la serpe : mĂąchoire large, pommettes hautes, front parcouru de fissures sombres semblables Ă des failles volcaniques. Ses yeux â craints mĂȘme par les ThĂ»r â brillaient dâun Ă©clat rouge profond, rappelant lâĂ©toile dâOrmahâDurath : non comme une flamme vive, mais comme une braise qui nâadmet pas lâextinction.
Sa voix, grave et lente, faisait vibrer le mĂ©tal. Les armuriers racontaient que les plaques dâacier frĂ©missaient lorsquâil parlait trop prĂšs dâelles. Les flammes, elles, semblaient se coucher â comme si un ancien maĂźtre venait de leur rappeler leur place.
II â LâEsprit qui Ne Recule Pas
Tharok nâĂ©tait ni cruel ni clĂ©ment : il Ă©tait juste selon le feu, et cette justice nâavait rien dâabstrait. Elle se mesurait Ă ce qui permettait au monde de tenir encore debout.
Pour lui, la peur nâĂ©tait jamais une honte â elle Ă©tait un signal : le murmure du rĂ©el rappelant ses limites. La colĂšre, en revanche, Ă©tait une force dangereuse : utile si contenue, dĂ©vastatrice si laissĂ©e libre. Quant Ă lâorgueil, Tharok le considĂ©rait comme la plus perfide des braises, celle qui brĂ»le sans lumiĂšre et finit toujours par consumer celui qui la nourrit.
Il croyait profondément que reculer face au chaos revenait à oublier le feu.
Non parce que le feu exige lâavancĂ©e, mais parce quâil exige la mĂ©moire. Chaque pas en arriĂšre efface une leçon apprise dans la douleur ; chaque renoncement laisse le monde un peu plus fragile. Tharok ne refusait pas la prudence â il refusait lâoubli. Et pour lui, oublier ce que le monde avait dĂ©jĂ payĂ© en sang et en cendres Ă©tait la plus grave des trahisons.
Cette conviction façonna toute sa personnalitĂ© : Tharok se voyait moins comme un chef que comme un pilier. Il ne cherchait ni conquĂȘte, ni hĂ©ritage personnel, ni chant Ă sa gloire. Son objectif, jusquâĂ lâobsession, Ă©tait unique et immuable : protĂ©ger le monde pour quâil continue de tourner.
Non pas sauver chaque vie â il savait que câĂ©tait impossible â mais empĂȘcher les fractures irrĂ©versibles. Maintenir lâĂ©quilibre lorsque la flamme menaçait de devenir incendie, lorsque la lumiĂšre elle-mĂȘme cessait dâĂȘtre vivante.
MalgrĂ© sa stature titanesque et sa renommĂ©e, Tharok parlait peu. Il Ă©coutait longtemps, la tĂȘte lĂ©gĂšrement inclinĂ©e, comme sâil prĂȘtait lâoreille non seulement aux vivants, mais au souffle profond dâElserath. Certains disaient quâil Ă©coutait la pierre ; dâautres, quâil attendait que le feu intĂ©rieur rĂ©ponde avant de formuler un mot.
Lorsquâil tranchait, sa dĂ©cision Ă©tait irrĂ©vocable â non par entĂȘtement, mais parce quâil avait dĂ©jĂ laissĂ© le feu peser chaque consĂ©quence, chaque mort possible, chaque cicatrice Ă venir. Une fois dĂ©cidĂ©, il avançait sans dĂ©tour ; hĂ©siter aprĂšs avoir compris Ă©tait, selon lui, une forme de lĂąchetĂ© dĂ©guisĂ©e.
Avec ses frĂšres dâarmes, il incarnait la fraternitĂ© absolue. Dans la ConfrĂ©rie du Feu Fraternel, nul nâĂ©tait au-dessus dâun autre : Tharok marchait en tĂȘte non parce quâil commandait, mais parce quâil acceptait de porter le premier coup, la premiĂšre brĂ»lure, le premier risque. Il ne demandait jamais Ă un Orc dâaller lĂ oĂč lui-mĂȘme ne poserait pas le pied.
Ainsi était Tharok :
Un gardien plutĂŽt quâun hĂ©ros.
Un pilier plutĂŽt quâun roi.
Un feu qui ne cherchait pas Ă sâĂ©tendre, mais Ă se souvenir, afin que le monde, malgrĂ© ses cicatrices, puisse continuer Ă respirer.
III â Le Porteur du Serment et les Deux CrĂ©puscules
On raconte souvent Tharok Ă partir de ses deux grandes batailles â comme si un homme naissait dans le fracas, comme si un pilier surgissait tout armĂ© du sol.
Mais le Serment Rouge ne choisit pas un hĂ©ros : il choisit une structure intĂ©rieure, une maniĂšre de tenir quand tout cĂšde. Et cette maniĂšre-lĂ , Tharok lâa apprise bien avant dâĂȘtre un nom criĂ© par les steppes.
Tharok naquit parmi le clan des Lame-Verte, dans une Ormarr moins unifiĂ©e quâaujourdâhui : des tribus proches, mais jalouses ; des pactes fragiles ; des frontiĂšres invisibles tracĂ©es par lâorgueil et la faim. Les Lame-Verte nâĂ©taient pas les plus nombreux, ni les plus bruyants. Ils Ă©taient ceux qui connaissaient la terre comme on connaĂźt une bĂȘte : par lâhabitude, par la prudence, par le respect. On disait dâeux quâils savaient oĂč le sol ment, et oĂč il dit la vĂ©ritĂ©.
Dans ce clan, on apprenait tĂŽt une rĂšgle simple : le monde nâest pas un dĂ©cor, câest un frĂšre. On ne coupait pas un arbre âpour lâentraĂźnementâ. On ne brĂ»lait pas une plaine âpour la dĂ©monstrationâ. On ne brisait pas une roche âpour prouver sa forceâ. Chaque geste devait avoir une raison, parce que tout geste laisse une trace â et que la trace, un jour, revient.
Tharok fut Ă©levĂ© par des anciens qui parlaient peu, et par des guerriers qui ne riaient jamais du feu. Il apprit la chasse, oui â mais aussi lâart de ne pas chasser quand la saison ne le permettait pas. Il apprit la guerre, oui â mais aussi la valeur dâun dĂ©tour, dâun arrĂȘt, dâun silence, quand la violence nâapporte rien dâautre que du vide. Ce nâest pas une enfance douce : câest une enfance lucide.
Et trĂšs tĂŽt, chez lui, quelque chose se distingua : Tharok nâavait pas seulement la force. Il avait le scrupule. Le genre de scrupule quâon prend parfois pour de la lenteur â jusquâau jour oĂč lâon comprend que câest une forme rare de courage.
Tharok grandit avec cette conscience :
le feu nâest pas un jouet,
la rage nâest pas une identitĂ©,
la force nâest pas un droit.
Il sâentraĂźna comme on se forge : non pour Ă©craser, mais pour porter. Et sa trajectoire bascula : il ne voulait pas ĂȘtre le meilleur guerrier du clan ; il voulait ĂȘtre celui qui, quand le monde vacille, ne tombe pas.
Chez les Orcs, le commandement ne se gagne pas par la couronne : il se gagne par la charge. Tharok ne devint pas Korr-Thane parce quâil Ă©tait aimĂ© ; il le devint parce quâil Ă©tait inĂ©vitable. Il fit ses preuves dans des conflits de frontiĂšres, dans des raids oĂč il refusa lâinutile, dans des duels quâil termina sans humiliation â car humilier, disait-il, câest semer une guerre future. Il se plaça souvent lĂ oĂč personne ne voulait aller : le point de rupture, le passage Ă©troit, la nuit oĂč la fatigue rend cruel.
Les ThĂ»r commencĂšrent Ă lâĂ©couter parce quâil ne cherchait pas Ă briller. Les Forgerons Rouges le respectĂšrent parce quâil comprenait la logique de la forge : frapper juste, pas fort. Les Chamans des Os Rouges le craignirent un peu â non par superstition, mais parce que son destin semblait dĂ©jĂ marcher devant lui.
Quand, enfin, il devint Korr-Thane, ce ne fut pas une cĂ©lĂ©bration : ce fut une acceptation. Comme si les tribus, dâun mĂȘme souffle, avaient admis : âCelui-lĂ tiendra.â Et Tharok, au lieu dâexiger obĂ©issance, prononça une phrase qui surprit : il ne sâagissait pas de ârassembler les Orcsâ. Il sâagissait de rassembler le monde en eux.
Puis vint la Guerre dâAstral â un conflit qui ne ressemblait pas aux anciennes guerres orcs, parce quâil ne dĂ©chirait pas seulement des chairs : il dĂ©chirait des idĂ©es. Les Dissidents Gris apportaient la promesse froide du calcul. Les Convergents portaient lâorgueil du verre et lâexcĂšs de la lumiĂšre. Et au milieu : des Orcs divisĂ©s, tentĂ©s, manipulĂ©s parfois, ou simplement perdus â car quand le monde change de rĂšgles, la force seule ne suffit plus.
Tharok vĂ©cut la scission des tribus comme un Ă©chec personnel. Il avait voulu ĂȘtre pilier, il avait voulu ĂȘtre gardien â et voilĂ que, sous ses yeux, les siens se fragmentaient : certains attirĂ©s par les machines, dâautres par la lumiĂšre, dâautres par la peur de disparaĂźtre. Ce nâest pas la trahison qui le dĂ©truisit. Câest la comprĂ©hension : il ne pouvait pas empĂȘcher chaque Orc de choisir. Et ce constat, chez lui, prit une forme terrible : la culpabilitĂ©. Il porta cette fracture comme on porte une lame dans la poitrine : sans sâeffondrer, mais en saignant Ă lâintĂ©rieur. Câest Ă ce moment-lĂ quâil commença Ă chercher, non une victoire, mais une maniĂšre de rĂ©parer.
Le Serment Rouge ne vint pas comme une rĂ©compense : il vint comme une prise. Un jour, sans cĂ©rĂ©monie, sans tĂ©moin nĂ©cessaire, une brĂ»lure apparut sur son cĆur â une ligne verticale, nette, comme une parcelle de magma glissĂ©e sous la peau. Tharok comprit immĂ©diatement : on ne lui demandait pas dâĂȘtre un grand Orc. On lui demandait dâĂȘtre un point dâancrage.
Ă partir de lĂ , le sommeil devint rare. Chaque tension du monde rĂ©sonnait en lui comme une douleur familiĂšre : un tremblement lointain, une dissonance dans lâair, une faiblesse invisible dans une structure, une intention prĂȘte Ă rompre. Il ne âdevinaitâ pas : il sentait. Le Serment le rendit plus fort â mais surtout plus seul. Et cette solitude, Tharok lâaccepta : si le monde devait tenir, il fallait quelquâun prĂȘt Ă en porter les brĂ»lures.
Lorsque le Soleil Noir fut rallumĂ©, Tharok comprit que ce nâĂ©tait plus une guerre : câĂ©tait une tentative de réécrire la lumiĂšre. Il ne se contenta pas de rassembler les clans ; il fit plus dangereux : il osa parler aux volcans du Couchant comme on parle Ă un frĂšre quâon nâa pas le droit de rĂ©veiller. Sa voix, portĂ©e par le Serment, traversa les steppes et atteignit les gardiens de braise.
Les Dragons de Cendre rĂ©pondirent. Et lorsque ValrĂ»n arriva, ce ne fut pas une âaideâ : ce fut un jugement. Ce jour-lĂ , le feu ne chercha pas Ă consumer ; il chercha Ă annihiler â Ă dĂ©vorer la lumiĂšre impure comme on retire une Ă©charde du rĂ©el. Tharok, portĂ© par ValrĂ»n, frappa jusquâĂ ce que le Soleil Noir sâeffondre sur lui-mĂȘme, non dans un Ă©clat, mais dans une honte silencieuse.
Ă partir de ce moment, Tharok devint lâun des trĂšs rares ĂȘtres que les Dragons acceptaient dâĂ©couter. Car il parlait avec la mĂȘme loi quâeux : celle qui refuse la trahison du feu. Et ValrĂ»n, le plus ancien, le vit alors clairement : ce nâĂ©tait pas seulement un Orc au cĆur brĂ»lant â câĂ©tait un successeur possible de Rokhan, non par le sang, mais par la tenue intĂ©rieure.
Quand le TrĂŽne de Verre fut dressĂ© â forteresse de calcul, de lumiĂšre figĂ©e, de volontĂ© froide â Tharok comprit que nul assaut ordinaire nây survivrait. LĂ , une armĂ©e ne serait pas âvaincueâ : elle serait dissoute. Alors il partit avec ValrĂ»n. Non par orgueil. Par nĂ©cessitĂ©.
Le marteau hĂ©ritĂ© de Rokhan vibrait au rythme du Feu Sourd, et chaque coup nâattaquait pas seulement la matiĂšre : il fissurait lâidĂ©e du TrĂŽne, sa prĂ©tention Ă possĂ©der la lumiĂšre. Quand enfin lâĂ©difice sâeffondra dans un silence incandescent, Tharok planta son marteau dans la cendre vitrifiĂ©e et prononça une phrase simple, presque douce, mais irrĂ©versible : la flamme nâappartient Ă personne.
Ce fut la fin dâun Tharok⊠et le dĂ©but dâun autre. Car Ă cet instant prĂ©cis, ValrĂ»n ne le vit plus seulement comme un alliĂ© : il le reconnut comme un frĂšre dâune mĂȘme flamme. Un ĂȘtre dont le feu intĂ©rieur nâĂ©tait pas une faim â mais une garde.
Puis â aprĂšs le TrĂŽne de Verre â Tharok disparut.
Il ne revint pas dans les steppes pour recevoir des chants.
Il ne réclama pas de victoire.
Il ne sâassit sur aucun siĂšge, pas mĂȘme sur une pierre chaude au bord dâun feu.
Les clans cherchĂšrent son nom comme on cherche une braise sous la cendre.
Les ThĂ»r envoyĂšrent des Hurle-Foudre dans les vallĂ©es et sur les crĂȘtes.
Les Chamans des Os Rouges interrogerĂšrent les songes, et nâen tirĂšrent que des silences trop propres.
Les Forgerons Rouges, eux, gardĂšrent sa place vide auprĂšs des enclumes â non comme un deuil, mais comme une Ă©vidence : certains feux ne sâĂ©teignent pas, ils sâĂ©loignent.
Officiellement, nul ne sait ce quâil advint.
Certains affirment quâil fut rappelĂ© par le Serment lui-mĂȘme, comme une lame quâon range quand le monde ne doit plus ĂȘtre tranchĂ©.
Dâautres disent que ValrĂ»n lâemporta pour le soustraire aux regards, parce que la prĂ©sence de Tharok faisait trembler trop de destins, et que mĂȘme la paix aurait fini par le dĂ©vorer.
Les plus vieux, enfin, murmurent une hypothĂšse qui ressemble davantage Ă une priĂšre quâĂ une vĂ©ritĂ© : Tharok nâĂ©tait plus fait pour marcher parmi les Orcs. Il Ă©tait devenu un seuil â et les seuils ne restent jamais longtemps au mĂȘme endroit.
Mais il y a autre chose.
Des annĂ©es plus tard, dans des nuits oĂč les vents dâOrmarr se taisent comme sâils Ă©coutaient, certains rĂȘvent.
Ils rĂȘvent dâun dragon de cendre volant trĂšs bas,
Au-dessus dâune jungle sans fin,
Une mer de feuilles et de brumes, étrangÚre aux steppes, étrangÚre aux montagnes,
Comme si le monde, lĂ -bas, avait une autre respiration.
Et sur son dos, debout, il y a une silhouette rouge.
Non pas rouge de sang.
Rouge comme une braise qui ne sâexcuse pas dâĂȘtre chaude.
Elle ne tient pas dâarme.
Elle ne crie pas.
Elle ne commande rien.
Elle tend simplement la main.
Vers une cicatrice dâargent.
Une faille lumineuse, longue, nette, irrĂ©elle â
Comme si le ciel avait été griffé,
Comme si la rĂ©alitĂ© gardait encore la trace dâun choc ancien
Quâaucun Chant nâa su refermer.
Dans ces rĂȘves, le dragon ne rugit pas.
Il ne juge pas.
Il vole, patient, immense â comme un gardien qui connaĂźt le chemin.
Et la silhouette rouge, immobile, semble Ă©couter cette cicatrice dâargent
Comme on Ă©coute un battement quâon ne doit pas interrompre.
Alors, au réveil, ceux qui ont vu cela gardent le silence.
Parce quâils comprennent une chose que personne nâose dire Ă voix haute :
Si Tharok a disparu, ce nâest peut-ĂȘtre pas pour fuir.
Câest peut-ĂȘtre pour tenir quelque part oĂč nul autre ne tiendrait â
LĂ oĂč le monde porte encore une blessure,
Et oĂč il faut une main assez brĂ»lĂ©e pour la toucher sans la rouvrir.
IV â Les Dons et le Prix du Feu Qui Se Souvient
Le Serment Rouge ne fit pas de Tharok un héros invincible.
Il fit de lui une force de contrainte : un ĂȘtre capable de tenir lĂ oĂč le monde lui-mĂȘme menaçait de rompre. Ses dons nâĂ©taient pas des pouvoirs offerts, mais des fonctions nĂ©cessaires, accordĂ©es Ă celui qui acceptait dâen payer le prix jusquâau bout.
Chez Tharok, lâendurance dĂ©passait la simple robustesse physique. Son cĆur battait lentement, profondĂ©ment, comme une enclume frappĂ©e sous la chair. La douleur ne disparaissait jamais â mais elle cessait dâĂȘtre un ordre. La fatigue nâĂ©tait pas ignorĂ©e â elle Ă©tait intĂ©grĂ©e. La peur, loin dâĂȘtre niĂ©e, Ă©tait reconnue, puis tenue Ă distance comme on tient une lame par le manche.
Sur le champ de bataille, cela faisait de lui un point fixe. LĂ oĂč les lignes ployaient, Tharok demeurait. LĂ oĂč les autres guerriers reculaient dâun pas pour respirer, lui avançait dâun demi-pas pour maintenir lâĂ©quilibre. Les Orcs disaient : « Il ne se relĂšve pas aprĂšs la chute. Il refuse simplement de tomber. » Câest cette capacitĂ© qui fit de lui le plus puissant guerrier de sa gĂ©nĂ©ration : non parce quâil frappait le plus fort, mais parce quâil restait debout quand tous les autres auraient dĂ» cĂ©der.
LâOrmahâDur ne se manifestait pas en Tharok comme une rage incontrĂŽlĂ©e. Son sang sâembrasait non pour tuer, mais pour soutenir. Il nourrissait la volontĂ© avant la violence, la clartĂ© avant la destruction. Dans ses veines, le feu nâĂ©tait pas une explosion : câĂ©tait une pression constante, un rappel que renoncer serait plus douloureux que continuer.
Lorsque le Sang EmbrasĂ© sâĂ©veillait, son corps gagnait une puissance presque dĂ©raisonnable : coups capables de briser des structures conçues pour rĂ©sister Ă des machines de guerre, bonds qui dĂ©fiaient la gravitĂ©, souffle tenu bien au-delĂ des limites mortelles. Mais jamais Tharok nâutilisa ce don pour Ă©craser un adversaire inutilement. Chaque activation laissait une trace : une rigiditĂ© accrue, une lourdeur nouvelle dans les membres, un pas de plus vers la pĂ©trification finale. Les chamans savaient â et lui aussi â que chaque combat rapprochait la fin. Et pourtant, il ne retint jamais le feu quand le monde en avait besoin.
Le Regard du Premier Feu Ă©tait le don le plus redoutĂ©. Tharok voyait les failles. Dans la pierre, il discernait la ligne exacte oĂč frapper pour que la structure cĂšde sans sâeffondrer inutilement. Dans les armes, il percevait le dĂ©faut invisible qui ferait lĂącher la lame au moment dĂ©cisif. Dans les ĂȘtres, il voyait la fracture intĂ©rieure : la peur niĂ©e, lâorgueil trop tendu, la conviction prĂȘte Ă se briser.
Mais surtout, il voyait les failles dâintention : la dissonance dans un chant, lâerreur dans un calcul, le point prĂ©cis oĂč une volontĂ© cesse dâĂȘtre vivante pour devenir dangereuse. Câest pour cela que son regard Ă©tait si difficile Ă soutenir : il ne jugeait pas â il savait. Les Nains disaient quâil lisait le monde comme eux lisent les runes. Les Aelran murmuraient quâil voyait les blessures avant quâelles ne saignent.
Parmi les rĂ©cits les plus graves, il en est un que lâon nâĂ©nonce jamais Ă la lĂ©gĂšre : Tharok fut le seul ĂȘtre de son temps qui aurait pu sâimposer face Ă Eldâvar, si le ciel et la terre les avaient mis lâun contre lâautre. Non parce quâil aurait Ă©tĂ© plus rapide ou plus violent, mais parce que leurs forces nâobĂ©issaient pas aux mĂȘmes lois. LĂ oĂč Eldâvar incarnait lâĂ©clair, la fulgurance, la dĂ©cision instantanĂ©e, Tharok incarnait la tenue, la continuitĂ©, la rĂ©sistance absolue. Un combat entre eux nâaurait pas Ă©tĂ© une victoire rapide, mais une Ă©preuve pour le monde lui-mĂȘme. Certains anciens disaient mĂȘme quâElserath nâaurait peut-ĂȘtre pas supportĂ© un tel affrontement. Ce nâest pas un hasard si ce combat nâeut jamais lieu : les forces quâils portaient nâĂ©taient pas destinĂ©es Ă se dĂ©truire, mais Ă empĂȘcher dâautres catastrophes.
Mais chaque don du Serment Rouge avait son revers. Ă chaque usage profond, la chair de Tharok se durcissait imperceptiblement. Les chamans reconnaissaient les signes : rigiditĂ© dans les articulations, chaleur persistante sous la peau, lenteur nouvelle dans les gestes hors combat. Sa fin ne viendrait pas dâun ennemi : elle viendrait de la pierre, comme pour Rokhan avant lui.
Plus douloureux encore Ă©tait lâisolement. Les voix ancestrales sâĂ©loignaient. Les chants orcs rĂ©sonnaient moins fort. Autour de lui, certains ressentaient ce quâils appelaient un vide chaud â une absence brĂ»lante, comme si le feu avait consumĂ© tout ce qui pouvait encore lâancrer au quotidien des vivants. Tharok le savait, et il accepta ce prix sans amertume.
Car dans les rĂ©cits les plus anciens, on dit quâil nây eut jamais quâun mortel plus puissant que lui : Rokhan Fils-de-la-Cendre. Ătre le second nâĂ©tait pas une humiliation. CâĂ©tait la preuve quâil avait portĂ© le feu aussi loin quâun mortel pouvait le faire â et quâil sâĂ©tait arrĂȘtĂ© avant de devenir un dieu, avant de trahir ce quâil avait jurĂ© de protĂ©ger.
Ainsi sâachĂšve la vĂ©ritĂ© du Serment Rouge :
il ne crée pas des vainqueurs,
il crée des gardiens,
dont la puissance est mesurĂ©e non par ce quâils dĂ©truisent, mais par tout ce quâils empĂȘchent de sâeffondrer.
V â LâOmbre BrĂ»lante Quâil Laisse au Monde
Lâinfluence de Tharok dĂ©passe largement ses batailles, parce quâil nâa jamais Ă©tĂ© seulement un vainqueur : il a Ă©tĂ© un basculement. AprĂšs lui, le monde nâa pas changĂ© de visage â il a changĂ© de rĂ©flexe. Dans les heures oĂč Elserath tremble, on ne cherche plus seulement une armĂ©e, une forteresse, un artefact : on cherche ce que Tharok a incarnĂ©. Une façon de tenir. Une façon de se souvenir. Une façon dâempĂȘcher le rĂ©el de cĂ©der.
Avant Tharok, la gloire orc pouvait se confondre avec lâĂ©clat du carnage : brĂ»ler plus haut, frapper plus fort, laisser derriĂšre soi un chant de terre retournĂ©e. AprĂšs Tharok, les clans ont commencĂ© Ă parler autrement du feu : non pas comme dâun droit, mais comme dâune responsabilitĂ©. Parce quâil a prouvĂ© que la puissance la plus grande nâest pas celle qui dĂ©truit â câest celle qui sait pourquoi elle frappe.
Il a imposĂ© une idĂ©e qui a fissurĂ© les vieux rĂ©flexes : la mĂ©moire vaut plus que la victoire. La guerre nâest honorable que si elle Ă©vite un pire. La vengeance nâest digne que si elle ne transforme pas le vengeur en cendre vide. MĂȘme lâOrmahâDur a cessĂ© dâĂȘtre regardĂ© comme une simple ascension vers la grandeur : il est devenu, dans lâombre de Tharok, une promesse douloureuse â celle de payer, jusquâau bout, le prix de ce qui doit ĂȘtre tenu.
Dans certaines veillĂ©es dâOrmarr, on ne raconte plus seulement ses coups de marteau : on raconte surtout ses silences. Les anciens disent aux jeunes guerriers : « Il nâa pas Ă©tĂ© grand parce quâil nâa jamais reculĂ©. Il a Ă©tĂ© grand parce quâil savait quand ne pas avancer pour lui-mĂȘme. »
Les Dragons de Cendre ne donnent pas leur confiance : ils donnent â parfois â leur attention. Tharok a brisĂ© une frontiĂšre que presque aucun mortel nâeffleure : il fut un ĂȘtre que les dragons acceptĂšrent non seulement dâĂ©pargner, mais dâentendre. Ils reconnurent en lui un feu intĂ©rieur qui ne cherchait pas Ă rivaliser avec le leur, mais Ă porter la mĂȘme veille. AprĂšs lui, ils observĂšrent les mortels autrement : non par tendresse, mais avec cette vigilance neuve que lâon rĂ©serve Ă ce qui pourrait, un jour, compter.
MĂȘme ceux qui ne prononcent pas son nom portent encore sa trace. Les Dissidents Gris, frappĂ©s au cĆur de leur orgueil, nâont plus jamais osĂ© recrĂ©er un soleil contre nature : pas parce quâils nâen seraient pas capables, mais parce quâils ont compris quâil existait dĂ©sormais, dans la mĂ©moire du monde, une rĂ©ponse prĂȘte Ă se lever.
Et Valrûn, dans son silence de cendre, demeure à jamais son frÚre.
VI â Le Poids des Choses Qui Restent
On raconte que Tharok avait une maniĂšre particuliĂšre de regarder les choses simples, comme si elles valaient davantage que les victoires : un feu de camp tenu contre le vent, une lame rĂ©parĂ©e plutĂŽt que remplacĂ©e, un enfant qui apprend Ă ne pas frapper trop fort. Il ne souriait pas souvent ; pourtant, il arrivait quâun dĂ©tail sans grandeur apparente le rende silencieux autrement â non pas fermĂ©, mais pleinement prĂ©sent, comme si ce fragment du monde mĂ©ritait quâon lui cĂšde du temps.
Il parlait peu des lendemains. Pas par fatalisme, mais parce quâil se mĂ©fiait des promesses trop hautes : il disait que les mots, lorsquâils montent trop vite, se refroidissent avant dâatteindre leur sens. En revanche, il avait une forme de respect presque tendre pour ce qui dure : les gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, les outils entretenus, la patience dâun forgeron qui refuse la prĂ©cipitation. Il prĂ©fĂ©rait une armure rafistolĂ©e avec soin Ă une cuirasse neuve portĂ©e par orgueil ; il admirait davantage celui qui apprend Ă tenir son souffle que celui qui crie sa bravoure.
On le vit parfois sâarrĂȘter devant les traces des anciens dĂ©sastres â non pour sây complaire, mais pour les mesurer intĂ©rieurement, comme un forgeron mesure une fissure avant de choisir le coup. Il restait lĂ , immobile, Ă une distance exacte : ni trop proche pour ĂȘtre aveuglĂ© par la douleur du passĂ©, ni trop loin pour lâoublier. Ceux qui lâaccompagnaient disaient que ces instants Ă©taient plus lourds que les combats, parce quâil ne luttait pas contre un ennemi visible, mais contre la tentation universelle de se convaincre que tout est terminĂ©, que le monde a dĂ©jĂ payĂ©, quâil peut enfin cesser de veiller.
Et il arrivait quâil demeure ainsi longtemps, Ă Ă©couter le monde comme on Ă©coute un mĂ©tal refroidir : non pas pour entendre un son, mais pour comprendre si quelque chose, au fond, allait casser. Alors seulement, il reprenait sa marche, sans discours, comme si son silence avait Ă©tĂ© une rĂ©ponse.
On raconte, enfin, une chose que mĂȘme les Dragons de Cendre ne dĂ©mentent pas :
Quelque part dans les Volcan du Couchant Valrûn veille.
Il lâattend.
Pas comme on attend le retour dâun soldat.
Comme on attend quâun feu revienne Ă sa place exacte, aprĂšs avoir traversĂ© lâendroit oĂč les flammes ne devraient pas aller.