đŸ•·ïž Latrode — Celle qu’on ne voit jamais venir

La Fileuse Invisible ‱ La Mort au Plafond ‱ Celle qu’on ne voit jamais venir

Il existe des assassins dont le nom n’est prononcĂ© que dans les arriĂšre-salles, entre deux personnes certaines que les murs ne rĂ©pĂ©teront rien. Il en existe d’autres dont la rĂ©putation finit par dĂ©passer les crimes, jusqu’à devenir une histoire que les puissants racontent pour se faire peur. Latrode appartient Ă  une catĂ©gorie plus Ă©trange encore : tout le monde connaĂźt son nom, personne ne connaĂźt son visage, et ceux qui prĂ©tendent l’avoir rencontrĂ©e sont incapables de prouver qu’ils ont rĂ©ellement vu autre chose qu’une silhouette noire quelques secondes avant qu’un homme cesse de respirer.

Elle n’est pas cĂ©lĂšbre malgrĂ© son talent Ă  disparaĂźtre.

Elle est cĂ©lĂšbre parce qu’elle disparaĂźt trop bien.

I — Une silhouette que le regard ne parvient pas à retenir

Latrode est petite. C’est probablement l’un des seuls Ă©lĂ©ments de sa description physique sur lequel les tĂ©moignages s’accordent avec une constance suffisante pour ĂȘtre considĂ©rĂ© comme presque certain. Les estimations varient, naturellement, parce qu’on mesure difficilement une femme aperçue courant sur un mur, suspendue tĂȘte en bas dans une piĂšce plongĂ©e dans la pĂ©nombre ou surgissant pendant moins de deux secondes derriĂšre quelqu’un que l’on croyait seul, mais la plupart des rĂ©cits lui donnent une taille nettement infĂ©rieure Ă  la moyenne humaine. Elle serait Ă©galement extrĂȘmement mince, avec une silhouette lĂ©gĂšre au point que certains tĂ©moins ont d’abord cru voir une adolescente avant que sa maniĂšre de bouger ne fasse disparaĂźtre cette impression.

Cette apparente fragilitĂ© devient inquiĂ©tante dĂšs qu’elle se dĂ©place.

La souplesse de Latrode dĂ©passe tellement les limites ordinaires du corps humain qu’il devient difficile, lorsqu’on la voit en mouvement, de continuer Ă  percevoir sa silhouette comme entiĂšrement humaine. Ses articulations semblent parfois accepter des angles qui devraient provoquer une chute, ses jambes se replient contre son torse avec une facilitĂ© troublante et elle peut passer par des ouvertures si Ă©troites que plusieurs rapports ont conclu Ă  tort qu’elle avait nĂ©cessairement utilisĂ© un passage secret.

Il n’existe pourtant aucune description fiable de sa peau, de ses cheveux ou de ses yeux.

Latrode ne montre rien.

Sa combinaison enveloppe son corps entiĂšrement, depuis la pointe des pieds jusqu’au sommet du crĂąne, sans laisser la moindre parcelle de chair visible. Ses mains elles-mĂȘmes disparaissent sous une matiĂšre extrĂȘmement fine Ă©pousant chaque doigt, tandis que son visage est recouvert d’un masque ne possĂ©dant ni ouverture pour les yeux, ni bouche apparente, ni plaque distincte permettant de deviner les traits qu’il dissimule. La surface du masque est parfaitement continue.

La couleur de cette tenue est devenue suffisamment cĂ©lĂšbre pour ĂȘtre parfois appelĂ©e le noir Latrode par certains teinturiers des Marches de Vael. Il s’agit d’un noir extrĂȘmement profond, presque mat lorsque la lumiĂšre est diffuse, mais parcouru de reflets carmin si sombres qu’ils n’apparaissent qu’à certains angles. Lorsqu’une flamme, une lumiĂšre Ă©lectrique ou un Ă©clat de Chant glisse directement sur elle, le noir semble briĂšvement se couvrir de nuances rouge sang avant de les absorber de nouveau. Aucune dĂ©coration ne vient rompre cette surface. Pas d’emblĂšme. Pas de broderie. Pas de piĂšce mĂ©tallique brillante. Pas mĂȘme le symbole d’une guilde ou d’un commanditaire.

Latrode ne porte rien qui permette de savoir Ă  qui elle appartient.

La tenue n’est toutefois que rarement visible.

Car la plupart du temps, Latrode n’a aucune couleur.

Son invisibilitĂ© ne produit ni halo, ni flou, ni silhouette translucide. Lorsqu’elle disparaĂźt complĂštement, la lumiĂšre semble simplement continuer son chemin comme si son corps n’occupait pas l’espace. Un observateur peut fixer directement l’endroit oĂč elle se trouve sans distinguer quoi que ce soit. Les premiers instants de sa disparition provoquent parfois une lĂ©gĂšre ondulation, comparable Ă  la dĂ©formation de l’air au-dessus d’une surface brĂ»lante, mais mĂȘme cet indice cesse lorsque son pouvoir est pleinement Ă©tabli.

Ce détail explique pourquoi les descriptions de Latrode sont aussi rares malgré sa célébrité.

On ne voit généralement pas Latrode arriver.

On voit une porte encore fermĂ©e. Une fenĂȘtre verrouillĂ©e. Une garde toujours Ă  son poste. Une chambre vide. Puis quelqu’un s’effondre.

II — La patience de celle qui n’a jamais besoin de poursuivre

Aucun tĂ©moignage sĂ©rieux ne rapporte chez elle le moindre plaisir particulier Ă  faire durer une mort. À l’inverse, il serait tout aussi faux de lui attribuer une compassion secrĂšte qui viendrait rendre son mĂ©tier plus acceptable. Latrode tue des individus qu’elle ne connaĂźt pas parce qu’une raison qu’elle juge suffisante lui a Ă©tĂ© donnĂ©e pour le faire. Cette raison peut ĂȘtre de l’argent. Elle peut ĂȘtre un Ă©change de services, une information, l’accĂšs Ă  quelque chose ou une dette dont elle seule connaĂźt la nature. Tout indique qu’elle possĂšde ses propres critĂšres pour dĂ©terminer les contrats qu’elle accepte, mais personne n’est jamais parvenu Ă  comprendre ces critĂšres avec assez de prĂ©cision pour prĂ©dire sa dĂ©cision.

Ce qui dĂ©finit le mieux sa personnalitĂ© n’est probablement ni la froideur ni la cruautĂ©.

C’est la patience.

Latrode semble capable d’attendre avec une facilitĂ© presque inhumaine.

Une cible change de demeure ? Elle attend.

Elle double sa garde ? Elle attend.

Elle se réfugie derriÚre trois portes enchantées ? Elle attend.

Elle cesse entiĂšrement de sortir pendant plusieurs semaines ? Latrode attend encore.

Cette capacitĂ© Ă  ne pas prĂ©cipiter les choses semble contaminer tous les aspects de son comportement. Elle parle peu, mais ce n’est pas le mutisme théùtral de quelqu’un cherchant Ă  paraĂźtre mystĂ©rieux. Elle semble simplement ne jamais considĂ©rer le silence comme un vide qu’il faudrait remplir. Lorsque quelques intermĂ©diaires ont prĂ©tendu avoir nĂ©gociĂ© directement avec elle, ils l’ont dĂ©crite comme Ă©tonnamment calme, avec une voix basse filtrĂ©e par son masque et lĂ©gĂšrement dĂ©formĂ©e afin qu’aucun timbre naturel ne puisse ĂȘtre reconnu. Elle Ă©coute jusqu’au bout. Elle ne coupe presque jamais une phrase. Elle pose peu de questions, mais celles qu’elle pose sont prĂ©cises au point d’ĂȘtre parfois inconfortables.

Latrode observe.

Longtemps.

Il est probable qu’elle connaisse souvent ses victimes mieux qu’elles ne se connaissent elles-mĂȘmes. Heures de sommeil. Main dominante. Habitudes alimentaires. Amants. Peurs. Gardes prĂ©fĂ©rĂ©s. FenĂȘtre ouverte lorsqu’il fait chaud. Tendance Ă  lever les yeux ou, comme la plupart des gens, Ă  ne jamais le faire.

Elle ne tue pas systĂ©matiquement les tĂ©moins. La logique semble ĂȘtre celle de la nĂ©cessitĂ© plutĂŽt que celle de l’effacement absolu. Les personnes qui ne reprĂ©sentent aucun danger pour son contrat sont parfois retrouvĂ©es ligotĂ©es dans des cocons de fils, paralysĂ©es mais vivantes. Cela lui a valu auprĂšs de certains une rĂ©putation Ă©trangement indulgente qu’il serait dangereux d’interprĂ©ter comme de la bontĂ©. Latrode n’épargne pas parce qu’elle refuse de tuer. Elle Ă©pargne parce qu’un cadavre supplĂ©mentaire est inutile.

Et l’inutile semble ĂȘtre l’une des rares choses qu’elle mĂ©prise vĂ©ritablement.

Sa relation Ă  sa propre rĂ©putation rĂ©vĂšle enfin le paradoxe essentiel du personnage. Latrode pourrait probablement disparaĂźtre davantage. Elle pourrait changer rĂ©guliĂšrement de nom de code, modifier sa combinaison, utiliser des mĂ©thodes diffĂ©rentes et empĂȘcher les assassinats de lui ĂȘtre attribuĂ©s.

Elle ne le fait pas.

Elle laisse parfois un fil derriĂšre elle.

Pas toujours. Jamais de maniÚre assez prévisible pour servir de signature exploitable. Mais suffisamment souvent pour que certaines morts impossibles soient immédiatement rattachées à elle.

Latrode semble avoir compris quelque chose que beaucoup d’assassins ignorent : ĂȘtre inconnue et ĂȘtre invisible ne sont pas la mĂȘme chose.

Son visage doit rester inconnu.

Son nom, au contraire, lui est utile.

Car lorsque quelqu’un apprend que Latrode vient pour lui, il change ses habitudes. Il renforce ses portes. Il ferme ses fenĂȘtres. Il congĂ©die des serviteurs. Il soupçonne ses gardes. Il dort mal. Il cesse de rĂ©flĂ©chir normalement.

Et peu Ă  peu, sans mĂȘme ĂȘtre encore entrĂ©e dans la piĂšce, Latrode commence Ă  tendre sa toile.

III — Une femme sans passĂ© et une lĂ©gende avec trop d’histoires

Personne ne sait oĂč Latrode est nĂ©e.

Personne ne sait quel nom lui fut donné.

Personne ne sait qui lui apprit le Nareth’En.

Et le plus remarquable est qu’aprĂšs des annĂ©es de recherches, de primes, d’interrogatoires et d’enquĂȘtes privĂ©es, ces inconnues restent entiĂšres.

Son histoire connue commence donc non pas avec une naissance, mais avec un cadavre.

Le premier meurtre aujourd’hui attribuĂ© avec une relative certitude Ă  Latrode eut lieu dans les Marches de Vael. La victime Ă©tait un administrateur secondaire liĂ© Ă  plusieurs maisons marchandes. L’homme possĂ©dait des ennemis, mais rien qui aurait dĂ» nĂ©cessiter un assassin d’exception. Il fut retrouvĂ© mort dans son lit, sans blessure apparente, alors que deux gardes se trouvaient devant sa porte et qu’une servante dormait dans l’antichambre.

L’autopsie rĂ©vĂ©la finalement une quantitĂ© infime d’un poison inconnu.

Plus étrange encore, un filament presque invisible fut retrouvé entre deux poutres du plafond.

À l’époque, personne ne parla de Latrode.

Quelques mois plus tard, un autre homme mourut Ă  plusieurs centaines de kilomĂštres de lĂ . Cette fois, il ne s’agissait plus d’un obscur administrateur mais d’un financier dont la fortune reposait sur des prĂȘts accordĂ©s Ă  des familles influentes de Valenfort. Sa gorge s'ouvrit spontanĂ©ment en plein banquet. Les convives prĂ©sents furent interrogĂ©s. Les serviteurs fouillĂ©s. Les portes fermĂ©es.

Puis on remarqua le fil.

Une ligne extrĂȘmement fine dans la plaie du mort.

Lorsque quelqu’un tenta de la saisir, elle lui ouvrit profondĂ©ment les doigts.

Le filament était presque invisible et assez tranchant pour sectionner la peau sous une pression minime.

Le lien avec le premier meurtre fut établi.

Puis un troisiĂšme survint.

Puis un quatriĂšme.

Les mĂ©thodes variaient, mais un motif se dessinait. PiĂšces thĂ©oriquement impossibles Ă  pĂ©nĂ©trer. Absence d’effraction. Gardes parfois retrouvĂ©s conscients mais incapables de bouger. Fils dont les propriĂ©tĂ©s semblaient changer d’un meurtre Ă  l’autre. Une fois collants. Une fois coupants. Une fois tellement rĂ©sistants que quatre hommes furent nĂ©cessaires pour dĂ©gager une porte autour de laquelle ils avaient Ă©tĂ© enroulĂ©s.

Le nom de Latrode apparut pour la premiÚre fois dans une lettre interceptée entre deux intermédiaires criminels.

Personne ne sait si elle l’avait choisi elle-mĂȘme.

Mais elle le conserva.

Sa rĂ©putation se rĂ©pandit ensuite avec une rapiditĂ© remarquable. Des assassinats commencĂšrent Ă  lui ĂȘtre attribuĂ©s jusque dans les Collines d’Oris. Certains Ă©taient certainement les siens. Beaucoup ne l’étaient probablement pas. Toute mort inexpliquĂ©e dans une piĂšce verrouillĂ©e devenait dĂ©sormais une Ɠuvre potentielle de Latrode. Un noble s’étouffait pendant son sommeil ? Latrode. Une diplomate tombait d’un balcon ? Latrode. Un homme disparaissait pendant un voyage ? On affirmait avoir trouvĂ© un fil.

Le mythe commença à produire ses propres preuves.

Les Arcanistes de Verre furent parmi les premiers Ă  tenter de comprendre sĂ©rieusement son pouvoir. Plusieurs traitĂ©s confidentiels auraient circulĂ© Ă  Verrelys, avançant l’hypothĂšse que Latrode n’utilisait pas une plusieurs Chant mais une architecture de Nareth’En extraordinairement spĂ©cialisĂ©e. Son adhĂ©rence, son invisibilitĂ©, ses fils et ses toxines ne seraient donc pas quatre pouvoirs indĂ©pendants.

Ils seraient quatre expressions d’une mĂȘme structure.

Les annĂ©es suivantes transformĂšrent l’assassin en problĂšme politique.

Des officiers moururent.

Des marchands moururent.

Des héritiers moururent.

Des criminels que personne n’avait jamais rĂ©ussi Ă  atteindre moururent Ă©galement.

Latrode ne semblait appartenir Ă  aucun royaume et ne paraissait manifester aucune fidĂ©litĂ© idĂ©ologique durable. Un contrat pouvait favoriser une maison de Valenfort un mois et ruiner les ambitions d’un de ses alliĂ©s le suivant. Plusieurs organisations tentĂšrent de la recruter de façon permanente. Aucune n’y parvint, ou du moins aucune n’en apporta la preuve.

Il est mĂȘme arrivĂ© que des personnes placent publiquement une rĂ©compense sur sa tĂȘte.

Ces récompenses sont toujours ouvertes.

L’un des Ă©pisodes les plus cĂ©lĂšbres de sa carriĂšre concerne justement les CendrĂ©s. Un industriel des Plaines de Nareth apprit qu’un contrat avait Ă©tĂ© acceptĂ© contre lui et se rĂ©fugia Ă  Cendracier, persuadĂ© que la doctrine absolue de la capitale et ses systĂšmes de suppression du Chant constitueraient la rĂ©ponse parfaite Ă  Latrode. Sur ce point, son raisonnement Ă©tait probablement correct. Rien ne prouve que l’assassin puisse conserver l’ensemble de ses capacitĂ©s dans un environnement conçu pour Ă©touffer les phĂ©nomĂšnes magiques.

L’homme demeura donc à Cendracier.

Deux mois.

Puis trois.

Latrode ne vint pas.

Au bout de cent onze jours, il conclut que le contrat avait échoué. Ses affaires exigeant sa présence ailleurs, il quitta finalement la capitale par le réseau prévu pour rejoindre une installation extérieure.

Il mourut le lendemain.

À mesure que sa rĂ©putation augmentait, les informations concernant son passĂ© devenaient paradoxalement moins crĂ©dibles. Des dizaines de femmes furent proposĂ©es comme vĂ©ritable identitĂ© de Latrode. Une ancienne Arcaniste de Verre disparue aprĂšs une expĂ©rience. Une enfant des Marches vendue Ă  une organisation clandestine. Une descendante de Convergents ayant retrouvĂ© une technique perdue. Une espionne impĂ©riale. Une hĂ©ritiĂšre assassinĂ©e ayant survĂ©cu Ă  sa propre mort. Une simple fille de rue ayant compris seule comment pousser son affinitĂ© magique au-delĂ  de toutes les limites raisonnables.

Aucune hypothĂšse ne rĂ©sista longtemps Ă  l’examen.

Des Ăąges diffĂ©rents furent Ă©galement avancĂ©s. Certains tĂ©moignages sĂ©parĂ©s de nombreuses annĂ©es dĂ©crivent exactement la mĂȘme silhouette, ce qui a conduit Ă  supposer que son Nareth’En ralentirait son vieillissement. D’autres chercheurs soulignent beaucoup plus raisonnablement qu’une combinaison intĂ©grale rend simplement impossible l’estimation de l’ñge de celle qui la porte.

Une thĂ©orie plus troublante prĂ©tend mĂȘme que Latrode n’existe pas.

Qu’il s’agirait d’une identitĂ© transmise entre plusieurs assassins.

Aujourd’hui, personne ne sait combien de contrats Latrode a rĂ©ellement accomplis.

Des dizaines sont considérés comme certains.

Des centaines lui sont attribués.

Mais une phrase accompagne presque toutes les discussions Ă  son sujet :

Latrode n’a jamais Ă©chouĂ©.

IV — L’Art de la Toile Vivante

La magie liĂ©e de Latrode est considĂ©rĂ©e comme l’une des spĂ©cialisations les plus singuliĂšres connues parmi les pratiquants humains du Nareth’En. Tout son Lien paraĂźt organisĂ© autour d’un seul concept biologique, celui de l’araignĂ©e, jusqu’à ce que la distinction entre imitation magique et adaptation corporelle devienne difficile Ă  Ă©tablir.

La premiÚre conséquence est sa mobilité.

Latrode possĂšde une souplesse extraordinaire. Elle peut plier son corps jusqu’à des angles qui paraissent contre nature, ramener une jambe contre son torse sans effort, se glisser dans des ouvertures Ă  peine assez larges pour ses Ă©paules ou renverser entiĂšrement son buste vers l’arriĂšre jusqu’à presque toucher le sol. Sa colonne, ses hanches et ses membres semblent capables d’une amplitude que le corps humain ne devrait tout simplement pas possĂ©der. Son Ă©quilibre est tout aussi exceptionnel. Une corniche large d'Ă  peine quelques millimĂštre peut lui suffire. Un fil situĂ©e plusieurs mĂštres au-dessus du sol devient pour elle une route parfaitement praticable.

Cette agilité est renforcée par la faculté qui rend probablement ses déplacements les plus déroutants : Latrode adhÚre aux surfaces.

La formulation est souvent simplifiĂ©e en disant qu’elle peut marcher sur les murs.

Elle peut faire beaucoup plus.

N’importe quelle partie de son corps semble pouvoir Ă©tablir cette adhĂ©rence. Ses mains, naturellement, mais aussi ses pieds, ses genoux, ses coudes, son dos ou mĂȘme une partie de son avant-bras. Elle peut rester allongĂ©e contre un plafond sans utiliser ses mains. Elle peut se maintenir verticalement sur une paroi. Elle peut saisir une arme en collant momentanĂ©ment sa paume Ă  sa surface ou empĂȘcher quelqu’un de lui arracher un objet.

Elle contrĂŽle cette propriĂ©tĂ© avec une prĂ©cision remarquable. Latrode ne reste jamais involontairement collĂ©e Ă  quelque chose. L’adhĂ©rence naĂźt et disparaĂźt presque instantanĂ©ment selon sa volontĂ©.

Cette libertĂ© dĂ©truit une grande partie des rĂ©flexes habituels d’un combattant.

Un adversaire regarde devant lui.

Latrode peut ĂȘtre derriĂšre.

Il protĂšge ses flancs.

Elle arrive d’en haut.

Il la repousse contre un mur.

Elle utilise le mur.

Mais le cƓur vĂ©ritable de sa magie rĂ©side dans ses fils.

Latrode les produit directement par l’intermĂ©diaire de son corps. Ils peuvent Ă©merger en filaments extrĂȘmement fins depuis diffĂ©rentes zones selon la posture et l’usage recherchĂ©, mĂȘme si elle semble privilĂ©gier les doigts, les poignets et les avant-bras. Sa combinaison a manifestement Ă©tĂ© conçue pour ne pas entraver ce phĂ©nomĂšne. Le fil traverse ou accompagne sa matiĂšre sans la dĂ©chirer, comme si tenue et pouvoir avaient Ă©tĂ© pensĂ©s ensemble dĂšs l’origine.

Il n’existe pas un fil de Latrode.

Il en existe potentiellement une infinité.

Elle peut dĂ©terminer leurs caractĂ©ristiques au moment de leur production et les modifier dans certaines limites tant qu’ils restent reliĂ©s Ă  elle.

Certains sont collants au point qu’un homme ayant posĂ© la main dessus peut s’arracher la peau avant de parvenir Ă  se dĂ©gager. D’autres ne possĂšdent aucune adhĂ©rence mais offrent une rĂ©sistance telle qu’ils peuvent supporter des charges absurdes. Elle les utilise alors pour se balancer entre deux structures, freiner une chute, descendre silencieusement le long d’une façade ou arracher brusquement un objet.

Certains deviennent tranchants.

Ce sont probablement les plus redoutables.

Latrode peut tendre un fil puis lui donner une propriĂ©tĂ© coupante suffisante pour trancher les membres d’un homme lancĂ© en courant contre lui.

D’autres fils peuvent ĂȘtre presque totalement invisibles.

Ceux-lĂ  ne sont pas nĂ©cessairement dangereux en eux-mĂȘmes. Ils peuvent servir de dĂ©tecteurs, de lignes de dĂ©placement, de piĂšges ou simplement permettre Ă  Latrode de savoir qu’une porte vient d’ĂȘtre ouverte plusieurs piĂšces plus loin. Une toile extrĂȘmement fine dĂ©ployĂ©e dans une zone devient alors une extension de sa perception. La moindre traction voyage le long des filaments jusqu’à elle.

On comprend ainsi pourquoi surprendre Latrode dans un endroit qu’elle a eu le temps de prĂ©parer relĂšve presque de l’impossible.

Entrer dans sa toile revient Ă  lui annoncer soi-mĂȘme sa position.

Les propriĂ©tĂ©s peuvent Ă©galement ĂȘtre combinĂ©es.

Invisible et collant.

Résistant et élastique.

Tranchant et presque indétectable.

Adhésif, résistant et imprégné de toxine.

Cette capacitĂ© de modulation fait toute la diffĂ©rence entre Latrode et un simple producteur de matiĂšre magique. Elle ne lance pas toujours le mĂȘme outil.

Elle fabrique exactement celui dont elle a besoin.

Les fils peuvent rester liĂ©s Ă  son corps, ce qui lui permet de contrĂŽler leur tension, mais Latrode peut Ă©galement les dĂ©tacher complĂštement. Ils continuent alors d’exister pendant une durĂ©e variable selon leur complexitĂ©. Les crĂ©ations les plus simples semblent pouvoir persister longtemps, suffisamment pour prĂ©parer un lieu bien avant l’arrivĂ©e d’une cible. Les plus complexes se dĂ©gradent plus vite, en particulier lorsqu’elles combinent plusieurs propriĂ©tĂ©s extrĂȘmes.

Latrode utilise cette facultĂ© avec une inventivitĂ© redoutable. Elle peut sceller silencieusement une porte derriĂšre elle, retenir un corps avant qu’il ne tombe au sol et produise du bruit, dĂ©sarmer quelqu’un Ă  distance, crĂ©er un point d’ancrage, suspendre un garde inconscient au plafond ou recouvrir entiĂšrement un adversaire d’un cocon rĂ©sistant.

Puis vient le poison.

Le corps de Latrode produit plusieurs substances toxiques dont la composition exacte demeure inconnue. Elle peut vraisemblablement en modifier l’effet dans une certaine mesure grĂące Ă  la mĂȘme architecture magique qui gouverne le reste de ses adaptations.

Le poison paralysant est celui qu’elle emploie le plus frĂ©quemment contre les personnes qui ne constituent pas sa cible. L’effet peut commencer par un engourdissement, puis progresser jusqu’à une incapacitĂ© musculaire presque complĂšte tandis que la victime reste consciente. Latrode semble capable de doser assez prĂ©cisĂ©ment la quantitĂ© injectĂ©e pour dĂ©terminer approximativement combien de temps cette paralysie durera.

Ses toxines létales sont beaucoup plus diverses.

Certaines provoquent une défaillance rapide.

D’autres agissent lentement.

Certaines ressemblent suffisamment à une mort naturelle pour rendre leur identification presque impossible sans recherche spécifique.

Elle peut imprégner ses fils de ces substances, transformant une coupure minuscule en inoculation. Elle peut également les injecter directement grùce à ses ongles.

Ceux-ci constituent l’une des rares modifications physiques visibles lorsque sa combinaison Ă©pouse suffisamment ses mains pour en rĂ©vĂ©ler la forme. Ses ongles sont courts, mais ils se terminent par des pointes extrĂȘmement fines et possĂšdent un tranchant anormal. Latrode les utilise rarement pour lacĂ©rer quelqu’un. Une griffure suffit.

Lorsqu’elle pose une main contre un cou, un poignet ou une joue, il suffit parfois d’un mouvement presque insignifiant.

Une petite ligne rouge apparaĂźt.

Puis les jambes cessent de répondre.

Enfin vient son invisibilité.

Elle semble ĂȘtre l’expression la plus coĂ»teuse de son Nareth’En, car Latrode ne la conserve pas constamment lorsqu’elle n’en a pas besoin. Son pouvoir ne consiste probablement pas Ă  devenir immatĂ©rielle mais Ă  modifier la maniĂšre dont lumiĂšre et perception interagissent avec la surface de son corps et de sa combinaison.

Les Arcanistes de Verre ayant Ă©tudiĂ© sa magie s’accordent gĂ©nĂ©ralement sur un point : une magie liĂ©e poussĂ©e Ă  un tel degrĂ© devrait nĂ©cessairement exiger quelque chose en retour. Personne n’a pourtant jamais dĂ©couvert quel prix Latrode paie rĂ©ellement.

Sa plus grande caractĂ©ristique n’est finalement ni le poison, ni l’invisibilitĂ©, ni les fils.

C’est la maniùre dont elle les combine.

Un combattant possĂšde des techniques.

Latrode construit des situations.

Et lorsqu’une cible comprend enfin dans quelle situation elle se trouve, le combat est gĂ©nĂ©ralement terminĂ© depuis plusieurs minutes.

V — Quand les puissants commencùrent à regarder leurs plafonds

L’influence de Latrode sur Elserath serait disproportionnĂ©e mĂȘme si seulement la moitiĂ© des assassinats qui lui sont attribuĂ©s Ă©taient rĂ©ellement les siens.

Des palais ont Ă©tĂ© modifiĂ©s Ă  cause d’elle.

Des gardes ont changé leurs procédures.

Des fortunes ont été dépensées.

Des alliances se sont effondrées.

Parce que quelque part, un jour, quelqu’un a prononcĂ© le nom de Latrode.

Les premiers changements furent modestes. Dans certaines maisons riches des Marches de Vael, les gardes commencĂšrent Ă  inspecter les plafonds lors de leurs rondes. La pratique fit rire.

Puis plusieurs personnes moururent.

Des gardes furent entraĂźnĂ©s Ă  jeter pĂ©riodiquement de fines poudres dans certaines piĂšces afin de rĂ©vĂ©ler d’éventuels filaments.

Des domestiques reçurent pour instruction de signaler immĂ©diatement toute fibre qu’ils ne reconnaissaient pas.

Des alchimistes firent fortune en vendant des antidotes prétendument efficaces contre « le venin de Latrode ».

La plupart étaient inutiles.

Mais la peur paie trĂšs bien.

À Verrelys, son existence suscita une fascination diffĂ©rente. Pour les Arcanistes de Verre, Latrode reprĂ©sentait un cas d’étude presque insultant dans sa perfection. Tout dans leur culture les pousse Ă  comprendre, combiner, mesurer, amĂ©liorer. Or une femme inconnue avait apparemment créé une architecture de Nareth’En extrĂȘmement sophistiquĂ©e puis refusait obstinĂ©ment de venir expliquer comment elle fonctionnait.

Des recherches furent financées.

Des tentatives de reproduction menées.

On réussit à produire des fils magiques.

On reproduisit des adhérences.

On dĂ©veloppa mĂȘme quelques formes d’occultation visuelle.

Personne ne reproduisit l’ensemble avec la fluiditĂ© de Latrode.

Dans les royaumes humains, son nom est Ă©galement devenu une arme politique en lui-mĂȘme.

Il suffit parfois de faire croire qu’un contrat a Ă©tĂ© placĂ©.

Des faux intermédiaires vendent des menaces.

Des rivaux laissent volontairement des fils dans une demeure.

Des dirigeants accusent leurs adversaires d’avoir engagĂ© Latrode sans possĂ©der la moindre preuve.

Des escrocs se présentent comme ses représentants.

Certains ont mĂȘme prĂ©tendu ĂȘtre Latrode.

Cette derniĂšre pratique semble particuliĂšrement dangereuse.

Plusieurs imposteurs connus ont disparu.

Un seul fut retrouvé.

Il Ă©tait vivant, suspendu par les chevilles au sommet d’un clocher, entiĂšrement enveloppĂ© de fils sauf autour du visage.

Une petite inscription avait été fixée contre son torse :

« Mauvaise taille. »

L’authenticitĂ© de l’anecdote est dĂ©battue.

Elle est nĂ©anmoins devenue extrĂȘmement populaire.

Sa rĂ©putation produit Ă©galement des effets inattendus. Latrode peut ĂȘtre dans la piĂšce.

Cette idée seule modifie les comportements.

Certains hommes puissants sont devenus obsessionnels aprĂšs avoir appris qu’ils avaient contrariĂ© quelqu’un susceptible de se payer ses services. Ils ont fait condamner des ailes entiĂšres de leurs demeures, changĂ© quotidiennement de chambre, licenciĂ© des serviteurs fidĂšles et exĂ©cutĂ© des gardes soupçonnĂ©s sans preuve.

VoilĂ  peut-ĂȘtre l’influence la plus remarquable de Latrode.

Elle n’a mĂȘme plus besoin d’ĂȘtre engagĂ©e pour affecter le monde.

La possibilité suffit.

Dans les tavernes, son nom est devenu une expression. Lorsqu’une personne disparaĂźt aprĂšs avoir offensĂ© quelqu’un de puissant, on dit parfois qu’« elle a rencontrĂ© Latrode », mĂȘme lorsque tout indique une fuite parfaitement ordinaire.

Et parmi les gardes du corps, une habitude s’est rĂ©pandue dans plusieurs rĂ©gions humaines.

Lorsqu’ils entrent dans une nouvelle piùce, les meilleurs regardent d’abord les portes.

Puis les fenĂȘtres.

Puis les personnes présentes.

Et désormais, presque toujours


Ils lĂšvent les yeux.

VI — Celle qui a compris qu’un nom pouvait ĂȘtre une autre forme d’invisibilitĂ©

Il existe une contradiction apparente au cƓur de Latrode qui explique probablement pourquoi elle fascine autant.

L’assassin parfaite devrait ĂȘtre inconnue.

Latrode ne l’est pas.

Elle possÚde un nom reconnaissable, une apparence immédiatement identifiable lorsque son invisibilité disparaßt, une méthode devenue célÚbre et une réputation suffisamment vaste pour que des enfants des grandes cités aient déjà entendu des histoires sur « la femme qui marche au plafond ».

Cela devrait ĂȘtre une faiblesse.

Latrode semble en avoir fait une arme.

Car tout le monde connaĂźt Latrode, mais personne ne connaĂźt la femme qui est Latrode.

Il est possible qu’elle traverse une place publique sans sa combinaison.

Peut-ĂȘtre a-t-elle dĂ©jĂ  discutĂ© avec les hommes chargĂ©s de la retrouver.

Peut-ĂȘtre achĂšte-t-elle son pain le matin auprĂšs d’un marchand qui raconte le soir Ă  ses clients qu’il paierait cher pour voir le visage de l’assassin.

Elle pourrait ĂȘtre brune.

Blonde.

Rousse.

Elle pourrait avoir vingt-cinq ans ou en avoir cinquante.

Elle pourrait parler avec l’accent des Marches de Vael, de Verrelys ou d’une rĂ©gion que personne n’a jamais songĂ© Ă  associer Ă  elle.

Latrode a séparé son identité de son existence publique avec une efficacité presque absolue.

C’est peut-ĂȘtre lĂ  son chef-d’Ɠuvre.

Son invisibilité magique lui permet de disparaßtre pendant un assassinat.

Son nom de code lui permet de disparaĂźtre pendant tout le reste de sa vie.

Car lorsque les gens cherchent Latrode, ils cherchent une petite silhouette vĂȘtue de noir et de carmin, rampant sur un plafond avec des fils entre les doigts.

Ils ne cherchent pas une femme ordinaire.

Peut-ĂȘtre est-ce prĂ©cisĂ©ment ce qu’elle est lorsqu’elle retire le masque.

Quelques détails laissent néanmoins entrevoir quelque chose derriÚre la professionnelle.

Latrode semble aimer les hauteurs.

MĂȘme lorsqu’un contrat ne l’exige pas, plusieurs de ses prĂ©sences supposĂ©es ont Ă©tĂ© associĂ©es Ă  des toits, des clochers, de hautes passerelles ou des tours. Certains pensent qu’elle prĂ©fĂšre simplement les positions offrant un meilleur contrĂŽle du terrain. D’autres imaginent qu’aprĂšs avoir passĂ© suffisamment d’annĂ©es Ă  considĂ©rer murs et plafonds comme des sols possibles, elle ne ressent plus rĂ©ellement les espaces comme les autres humains.

Sur plusieurs scĂšnes oĂč un fil authentifiĂ© ou trĂšs probablement authentique a Ă©tĂ© dĂ©couvert, de minuscules formes gĂ©omĂ©triques avaient Ă©tĂ© tissĂ©es dans des endroits sans aucune utilitĂ© tactique. Des spirales. Des rĂ©seaux concentriques. Des constructions minuscules entre deux poutres.

Peut-ĂȘtre Latrode tisse-t-elle lorsqu’elle attend.

Peut-ĂȘtre qu’une femme capable de demeurer immobile pendant des heures a simplement besoin d’occuper ses doigts.

Ce détail presque banal dérange certains chercheurs davantage que ses assassinats.

Parce qu’il rappelle qu’il existe quelqu’un sous le masque.

Une femme qui s’ennuie.

Il existe enfin une histoire que les assassins plus jeunes se transmettent parfois entre eux. Elle raconte qu’un homme aurait demandĂ© Ă  Latrode comment elle pouvait supporter de savoir que le monde entier connaissait dĂ©sormais son existence.

Il lui aurait demandĂ© si elle ne regrettait pas l’époque oĂč personne ne savait qu’elle Ă©tait lĂ .

Latrode serait restée silencieuse.

Puis elle aurait répondu :

« Ils ne savent toujours pas. »

C’est probablement inventĂ©.

Comme la moitiĂ© de ce que l’on raconte sur elle.

Mais cela résume parfaitement le paradoxe de Latrode.

Des royaumes connaissent son nom.

Des chercheurs étudient sa magie.

Des gardes apprennent à combattre ses méthodes.

Des riches dĂ©pensent des fortunes pour l’empĂȘcher d’entrer.

Des criminels utilisent son existence comme menace.

Des enfants racontent qu’elle dort au plafond.

Tout le monde connaĂźt Latrode.

Et quelque part, peut-ĂȘtre dans une foule, peut-ĂȘtre dans une auberge, peut-ĂȘtre assise Ă  quelques mĂštres d’une personne qui vient prĂ©cisĂ©ment de raconter l’une de ses lĂ©gendes, une petite femme sans masque Ă©coute sans rien dire.

Personne ne la regarde.

Personne ne sait qui elle est.

Et c’est seulement lorsqu’un fil se tend dans l’obscuritĂ© que le monde se souvient de la rĂšgle la plus ancienne associĂ©e Ă  son nom :

si vous voyez Latrode arriver, c’est probablement qu’elle a dĂ©cidĂ© que vous pouviez la voir.